Peut-on mettre le jazz au concours? Musique synonyme de liberté, née de la révolte d'un peuple opprimé, le jazz s'est longtemps défié de tout académisme. Outre la question raciale, qui maintiendra ce genre musical au rang des attractions peu fréquentables, le jazz a eu fort à faire pour imposer une nouvelle manière de concevoir la musique: tour à tour savante et populaire, rigoureuse et improvisée, cette expression libre n'a longtemps eu pour se déployer que les caves enfumées de quelques clubs spécialisés. A tel point que l'on imagine mal Thelonious Monk ou Bud Powell faisant leurs premières armes dans le cadre sélect du Montreux Palace!

Autre époque, autres murs. Aujourd'hui, le jazz s'enseigne dans des écoles spécialisées et les clubs ont perdu, pour la plupart, leur vocation de découvreurs. Programmée dans des salles prestigieuses, cette musique est devenue, au terme du premier siècle de son histoire, une alternative branchée au répertoire classique. Ainsi, la création du premier concours de piano jazz dans l'écrin doré de la salle Rotary du Montreux Palace ne surprendra personne. Un parti pris que réfute Stéphanie-Aloysia Maillard, organisatrice de la manifestation: «Le cadre n'est peut-être pas idéal, mais il a été mis à notre disposition pour tous les événements acoustiques du festival off. Quoi qu'il en soit, sa rigueur ne jure pas avec l'aspect formel d'un concours. L'essentiel est que tous les participants aient pu se produire dans les mêmes conditions.» Des conditions proches du récital classique: piano à queue Steinway, sièges cossus disposés en arc de cercle, silence religieux. «Comme il n'existe aucun concours de ce type dans le monde du jazz, nous avons dû nous inspirer du modèle classique», concède Stéphanie-Aloysia Maillard.

Manifestation unique en son genre, le concours de piano solo a été organisé en collaboration avec l'IAJE (International Association of Jazz Educators). C'est à cet organisme, présent dans 35 pays, qu'est revenue la tâche de récolter quelque 80 candidatures, parmi lesquelles neuf ont été sélectionnées pour participer au concours. Un chiffre arbitraire, relevant davantage des envies du jury (composé notamment des pianistes George Duke et Thierry Lang) que d'une stratégie préétablie.

La semaine dernière, sept hommes et deux femmes venus du monde entier ont donc rivalisé d'invention dans un programme libre d'une trentaine de minutes. Benjamin de la manifestation, le Genevois Gabriel Zufferey, 15 ans, a électrisé son auditoire, décrochant ainsi le Prix spécial du jury. Quant au premier prix, il est revenu à un autre Genevois, âgé de 23 ans, Léo Tardin. Pris en sandwich entre le piano «Bill-Evansien» du Polonais Norbert Markus et le jazz lyrique et chaleureux du Hollandais Mark Van der Feen, le jeune pianiste suisse a su s'imposer par une approche très personnelle de l'instrument lors de la finale, vendredi dernier. Alliant l'héritage harmonique européen aux rythmes brisés d'un Monk, Léo Tardin construit un univers ascétique, chaotique et suggestif, laissant à l'auditeur le soin de rapiécer ce formidable patchwork aux nuances infinies. Cette victoire haut la main vaut au jeune homme un prix de 10 000 francs et le privilège de se produire l'an prochain dans le cadre du Montreux Jazz. Un geste méritoire de la part d'un festival que l'on accuse souvent de ne tabler que sur le passé du jazz.