Drôles d'échos (1/7)

A Montreux, la fascination acoustique

Une semaine après le début du Montreux Jazz, zoom sur une composante indissociable du festival: un son unique, qui veut ravir les oreilles les plus absolues

«Quand la musique est bonne, quand la musique sonne», chantait Jean-Jacques Goldman. Si vous ne risquez pas d’entendre ce tube des années 1980 au Montreux Jazz cette année, il pourrait bien être le leitmotiv du festival. Car si la manifestation rayonne par ses invités de marque, on reconnaît aussi souvent sa qualité sonique qui tourbillonne au bord du lac.

A commencer par celui de l’Auditorium Stravinski, dont on dit qu’il possède une acoustique exceptionnelle. Qu’il doit en bonne partie aux rénovations de 2011, un ravalement complet visant à le rendre plus polyvalent depuis qu’il accueille, sur ses planches patinées, des groupes aux univers très différents.

«Pour les concerts de jazz amplifiés, l’acoustique du lieu doit être la plus neutre possible, tandis que pour la musique naturelle, le classique par exemple, la salle agit comme un instrument qui va colorer et propager le son jusqu’aux spectateurs», détaille Bertrand de Rochebrune, acousticien pour la société d’Silence à Lausanne, qui a participé à la rénovation de l’Auditorium.

Un processus complexe, notamment en raison de l’asymétrie de la salle, qui compte une galerie plus longue que l’autre. C’est d’ailleurs la raison d’être des trois gros œufs en bois suspendus le long de la paroi côté jardin, de 700 kilos chacun, conçus pour redistribuer le son de manière homogène. «Aujourd’hui, on peut vraiment jouer du bon Stravinsky au Stravinski. Peu importe où l’on est assis, on entend la même chose, à savoir ce que raconte la musique, son message émotionnel», ajoute l’ingénieur, pour qui l’acoustique parfaite, «c’est celle qui fait monter les larmes».

Comme à la maison

Mais le gage d’une bonne acoustique, c’est aussi l’équipement. Helen et John Meyer y veillent depuis 31 ans. Fondateur de Meyer Sound, ce couple d’Américains crée du matériel audio innovant et sonorise les plus grands événements, de la tournée de Metallica au discours du pape François à Mexico l’an dernier. A Montreux, le couple a trouvé un challenge acoustique stimulant. «C’était la passion de Claude Nobs, qui souhaitait offrir aux artistes et au public une expérience unique», se souviennent ceux qui équipent les salles de concerts de haut-parleurs et y testent régulièrement leurs nouveaux prototypes.

«La musique de certains groupes, trop puissante, peut saturer l’espace. Nous faisons en sorte que le public n’ait pas envie de rentrer chez lui parce qu’il en a plein les oreilles!» plaisante John. A l’ère des tables de mixage intelligentes, la recherche de la clarté du son est de plus en plus pointue. D’où l’importance des longues sessions de soundchecks avec les musiciens. «Nous voulons donner au public la même expérience sonore que lorsqu’il écoute un CD à la maison», continue Helen.

Immersion virtuelle

Un timbre unique qui passionne jusqu’aux chercheurs de l’EPFL. Depuis 2010, des ingénieurs travaillent sur les quelque 6000 heures d’enregistrement capturées par les micros du Montreux Jazz depuis sa création. Leur mission: numériser les précieuses archives (inscrites au patrimoine de l’Unesco depuis 2013) et faire (re)découvrir au grand public ces moments d’histoire, teintés par les acoustiques propres à chaque salle du festival.

Même celles qui ont disparu : lors de l’édition 2014, une installation du Laboratoire de communications audiovisuelles de l’EPFL, le Montreux Jazz Heritage Labs, permettait aux festivaliers d’assister à un concert virtuel au coeur de l’ancien Casino, détruit dans l’incendie de 1971. Pour reproduire les notes telles qu’elles résonnaient dans la mythique salle de spectacle, les ingénieurs ont conçu une cabine bardée de 16 haut-parleurs, capables de simuler l’ambiance sonore de l’époque. Le tout accompagné d’un écran simulant un survol du lieu en 3D. Emotions. «Une femme a pleuré à la fin de l’expérience», se souvient Fabian Knauber, l'un des ingénieurs acoustiques ayant travaillé sur le projet

L'écoute en relief

Une plongée acoustique que l’on peut également expérimenter au Montreux Jazz Café, sur le campus de l’EPFL (fermé durant l'été). Cette fois, on écoute, entre des murs-miroirs aux LED d’ambiance colorés, Toto entonner «Africa» ou Sting son fameux «Englishman in New York».

Sur l’écran, les artistes apparaissent en 2D. L’oreille, elle, écoute en relief. Elle repère clairement le chanteur à gauche, le guitariste plus loin à sa droite et l’écho que renvoie le fond de la salle. Comme si on y était. Un bouton permet même de tester le rendu du concert dans l’ambiance plus intimiste du Club. Les notes paraissent soudain plus feutrées. «Avec le changement de réverbération, on perçoit que la pièce est plus étroite», indique Fabian Knauber, l’un des ingénieurs responsables du projet.

Et pour vivre les échos du Montreux Jazz depuis son canapé, l’équipe a travaillé sur une série de vidéos 360° avec son spatialisé, dont la dernière en date – un concert de Quincy Jones – a été mise en ligne cette semaine sur la plateforme YouTube. A découvrir directement sur son smartphone… et avec un bon casque audio, pour offrir à ses oreilles le groove du siècle.

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