Musique

Au Montreux Jazz, des adieux et des promesses

Cet été, le festival lémanique accueillera les ultimes tournées d’Elton John, de Joan Baez et d’Anita Baker. Et tandis que Slash, Janet Jackson ou Rita Ora viendront sur la Riviera pour la première fois, de nombreux jeunes artistes en pleine expansion – en marge des établis Thom Yorke et Bon Iver – sont à l’affiche, à l’image de la Française Suzane

L’été dernier, le Montreux Jazz Festival (MJF) avait sorti les amplis et les pédales à effets pour une édition ouvertement tournée vers le rock. L’année précédente, la soul était la tête de gondole d’une quinzaine qui avait vu le duo zurichois Yello donner le premier concert suisse d’une longue carrière purement discographique. Et quid de la 53e édition du rendez-vous lémanique, dont l’ouverture est agendée au 28 juin prochain, en avance d’une semaine pour cause de Fête des Vignerons? Mathieu Jaton évoque «une programmation belle et dense, construite comme on les aime».

Au premier coup d’œil, on dira que s’il est difficile de mettre en avant une soirée plutôt qu’une autre, le MJF 2019 est équilibré, proposant un bon dosage entre les genres et les générations. «Quand on peut atteindre cet équilibre, c’est que du bonheur», confirme le directeur du festival, expliquant que justement, il y a douze mois, il s’était, avec son équipe, posé la question de la surpondération du rock, hésitant notamment à accueillir Iggy Pop, dont la confirmation était venue tardivement. «Mais comment refuser?», rigole-t-il. Le Fribourgeois ne passera jamais à côté d’une tête d’affiche, sachant qu’à cause des capacités restreintes offertes par les trois salles du MJF, beaucoup de grosses productions sont impossibles à attirer. «Avec Coldplay ou U2, ce n’est même pas la peine d’essayer…»

Cette année, trois artistes s’arrêteront à Montreux dans le cadre de leur tournée d’adieu, promesse de concerts aux émotions exacerbées. Et c’est un hasard total, assure Mathieu Jaton en se défendant d’avoir voulu miser sur la nostalgie. En 1973, Joan Baez avait arpenté les quais à cheval, à la faveur d’un dimanche sans voitures. Cet été, elle arrivera à l’Auditorium Stravinski on ne sait comment, mais avec la certitude de ne jamais y revenir. A 78 ans, et 50 ans après sa prestation à Woodstock, la protest singer défendra une ultime fois l’idée d’un folk engagé et humaniste, d’une musique profondément ancrée dans son époque. Autre adieu, celui à Anita Baker. La chanteuse soul n’a pas encore l’âge de la retraite (elle n’a que 61 ans), mais voilà qu’elle a choisi de se retirer. Lorsqu’elle interprétera la déchirante ballade Giving You the Best That I Got, la température du Strav' devrait soudainement grimper.

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Dernier tour de piste aussi, on le savait déjà, pour Elton John, 72 ans. Deux concerts avaient été annoncés, avant que ceux-ci ne soient réunis en une seule performance en plein air, au Stade de la Saussaz. Ceux qui s’étaient rués sur les billets en espérant un moment unique devant 4000 personnes auront finalement droit au même show que sur le reste de sa tournée Farewell Yellow Brick Road, avec près de quatre fois plus de spectateurs et des risques de pluie. Si Mathieu Jaton avoue comprendre une possible déception, il rebondit vite: «On pourrait ne pas avoir Elton John, mais on l’a. Quand on reçoit un téléphone nous disant qu’il souhaite offrir à Montreux le même spectacle total qu’ailleurs, on ne peut pas ne pas accepter.»

Ce concert géant en plein air sera une première dans l’histoire du festival. Une performance à l’image des productions de plus en plus spectaculaires proposées par les artistes stars pour se démarquer de la concurrence. Certains ne manqueront pas de se demander, en cas de réussite, pourquoi Coldplay ou U2 ne pourraient pas être eux aussi programmés, dans le futur, en mode open air… Mais le MJF préfère continuer de se démarquer, proposant cette année de grands noms de la scène alternative qui savent se faire rares (Bon Iver et Thom Yorke, qui reviendra en solo après une performance marquante de Radiohead en 2003), des retours attendus (Joe Jackson, Bobby McFerrin, Ms. Lauryn Hill, Rag’n’Bone Man, Janelle Monae, que Prince était venu applaudir incognito une année où il n’était pas à l’affiche, et Tom Jones, qui, il y a deux ans, se demandait pourquoi il avait attendu aussi longtemps pour venir au MJF), des têtes d’affiche qui ne sont jamais venues sur la Riviera (Slash, Janet Jackson, Rita Ora, Chilly Gonzales pour une carte blanche proposée sur deux soirs par le Jazz Club).

Et si Sting ou les Chemical Brothers seront une nouvelle fois de passage sans susciter une excitation démesurée tant on les voit régulièrement en Suisse romande, les venues de Cat Power, Mac DeMarco, Yann Tiersen, Lewis Capaldi, Clara Luciani ou encore Eddy de Pretto sont plus intéressantes.

Cette année, sans mettre l’accent plus que de raison sur le rock, la pop, le rap, l’électro ou les musiques noires, le MJF a aussi a invité plusieurs artistes qui devraient ravir ceux qui estiment qu’un festival doit aussi leur servir de guide. «Ce serait présomptueux de notre part de parler de découvertes estampillées Montreux, nuance Mathieu Jaton. Il s’agit en fait d’une question de timing; il faut être au bon moment dans le développement de la carrière d’un artiste, comme nous avons pu le faire avec Muse, les Black Eyed Peas, Ed Sheeran, Sam Smith, Kendrick Lamar, ou encore l’an dernier avec Jorja Smith, qui a explosé six mois plus tard.»

Dermot Kennedy, que l’on peut avec facilité qualifier de nouveau Rag’n’Bone Man, la tornade soul-pop Lizzo ou encore Suzane, parfois comparée à Stromae et qui commence à faire le buzz avec son électro-pop rayant avec le rap, figurent notamment parmi les noms à guetter de près. «Ce qui est intéressant, poursuit le directeur du MJF, c’est qu’on observe depuis quelques années que la nouvelle génération est ouverte à tous les genres. Cela vient des artistes eux-mêmes, qui multiplient les collaborations et les crossovers. Même le jazz redevient cool, à l’image de José James et de Kimberose, que nous avons programmés cette année. Les codes du hip-hop et de la soul sont en train d’exploser grâce à des artistes qui défendent à travers la musique l’idée de partage et de transmission. De plus en plus de rappeurs aiment travailler avec des musiciens jazz.» Mais cette année, au Lab, il y aura aussi du rap pur et dur avec les Français PLK et Columbine, ainsi que $uicideboy$ et Scarlxrd du côté de la scène anglo-saxonne.

53e Montreux Jazz Festival, du 28 juin au 13 juillet. Billets en vente dès le mercredi 10 avril à 12h.


Et le jazz, dans tout ça?

Alors oui, forcément, on écumera l’incroyable programmation hip-hop, on se précipitera pour découvrir si Lauryn Hill se trouve dans un excellent ou un horrible jour et on écoutera avec appétit le récit des péripéties qui, indubitablement, mèneront à la dernière nuit du 53e Montreux Jazz Festival quand le producteur Quincy Jones présentera un spectacle à sa démesure.

Mais l’année dernière à Montreux est né un nouveau lieu, un espace large et ventilé où beaucoup du jazz de ce festival se concentre désormais: le Montreux Jazz Club. On y a déjà vécu deux ou trois moments qui seront inscrits dans le livre du 100e anniversaire du festival; le 85e anniversaire de Quincy Jones, justement, mais aussi l’incroyable concert du Brésilien Seu Jorge qui s’attaquait en bonnet rouge à l’œuvre de Bowie.

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Cette année, il faut se précipiter au concert du trompettiste néo-orléanais Christian Scott. Il est déjà venu à Montreux – la haute idée qu’il a de lui-même est corroborée par un sens extrême du spectacle, de l’arrangement, du jazz plongé dans le bain acide de son époque; il précède sur scène une légende absolue de la batterie comme équipement de combat, Billy Cobham.

On ne boudera pas Bobby McFerrin (dont les concerts tournent en général en cours de chant collectif au prix de l’opéra), ni Melody Gardot, dont les feulements ne sont jamais surjoués, ni même Youn Sun Nah, chanteuse légèrement surévaluée mais qui sait comme personne démonter un standard pour le rebâtir à l’envers – ce qui constitue un prérequis en jazz.

Outre le foudroyant concert d’ouverture, avec Soweto Kinch et Seun Kuti, et les deux concerts (autres master class improvisées) de Chilly Gonzales, on vise au Club la prestation du saxophoniste et chanteur Braxton Cook (acolyte de Christian Scott), qui jouera avant l’ensemble du trompettiste Terence Blanchard.

La rencontre entre Amadou & Mariam et les Blind Boys of Alabama s’annonce elle aussi puissante. Plus encore, peut-être, que le concert de José James ou celui de Chick Corea. Bref, peu de prises de risque dans cette affiche jazz, mais une vraie amplitude dans une salle dont on finira par penser qu’elle est un nouvel épicentre du festival. ARNAUD ROBERT


Le programme complet

Vendredi 28 juin

  • Auditorium Stravinski Sting + Bang Bang Romeo
  • Montreux Jazz Lab Ibeyi + Fatoumata Diawara + Nicola Cruz
  • Montreux Jazz Club pas de concert

Samedi 29 juin

  • Stade de la Saussaz Elton John
  • Montreux Jazz Lab Dixon + Gerd Janson + Floorplan + Red Axes + Ramin & Reda
  • Montreux Jazz Club Seun Kuti & Egypt 80 + Soweto Kinch 4tet

Dimanche 30 juin

  • Auditorium Stravinski Janet Jackson
  • Montreux Jazz Lab Snarky Puppy + Blackwave + Chassol
  • Montreux Jazz Club Bobby McFerrin + Rahh

Lundi 1er juillet

  • Auditorium Stravinski Slash + Rival Sons
  • Montreux Jazz Lab Dermot Kennedy + Jessie Reyez + Lewis Capaldi
  • Montreux Jazz Club Chilly Gonzales

Mardi 2 juillet

  • Auditorium Stravinski ZZ Top + Kenny Wayne Shepherd Band
  • Montreux Jazz Lab Cat Power + Khruangbin
  • Montreux Jazz Club Chilly Gonzales

Mercredi 3 juillet

  • Auditorium Stravinski Joan Baez
  • Montreux Jazz Lab Jungle + Clara Luciani + Masego
  • Montreux Jazz Club Ivan Lins + Coladera with Marcos Suzano

Jeudi 4 juillet

  • Auditorium Stravinski Thom Yorke + Andrea Belfi
  • Montreux Jazz Lab James Blake + Sevdaliza
  • Montreux Jazz Club Robben Ford + Melvin Taylor

Vendredi 5 juillet

  • Auditorium Stravinski George Ezra + Faouzia
  • Montreux Jazz Lab Apparat + David August + Monolink
  • Montreux Jazz Club Melody Gardot + Jasper Steverlinck

Samedi 6 juillet

  • Auditorium Stravinski Rag’n’Bone Man + Dennis Llyod
  • Montreux Jazz Lab SCH + PLK + Maes + Koba Lad + Soolking
  • Montreux Jazz Club Billy Cobham + Christian Scott Atunde Adjuah

Dimanche 7 juillet

  • Auditorium Stravinski Bon Iver + Julien Baker
  • Montreux Jazz Lab FKJ + Tom Misch + Loyle Carner
  • Montreux Jazz Club Yann Tiersen

Lundi 8 juillet

  • Auditorium Stravinski The Chemical Brothers
  • Montreux Jazz Lab Rita Ora + Mahmood
  • Montreux Jazz Club Amadou & Mariam with Blind Boys of Alabama + Gyedu-Blay Ambolley

Mardi 9 juillet

  • Auditorium Stravinski Tom Jones + Tower of Power
  • Montreux Jazz Lab Mac DeMarco + Jacob Collier
  • Montreux Jazz Club Joe Jackson

Mercredi 10 juillet

  • Auditorium Stravinski Anita Baker
  • Montreux Jazz Lab $uicideboy$ + Scarlxrd + Night Lovell
  • Montreux Jazz Club Youn Sun Nah Trio + Vincent Peirani

Jeudi 11 juillet

  • Auditorium Stravinski Janelle Monae + Lizzo
  • Montreux Jazz Lab Eddy de Pretto + Grace Carter
  • Montreux Jazz Club Terrence Blanchard + Braxton Cook + Montreux Jazz Academy

Vendredi 12 juillet

  • Auditorium Stravinski Ms. Lauryn Hill + Jalen n’Gonda
  • Montreux Jazz Lab Ben Klock + Chloé + Modelselektor + Ben Ufo & Joy Orbison + Psycho Waezel
  • Montreux Jazz Club Chick Corea + Linda May Han Oh

Samedi 13 juillet

  • Auditorium Stravinski Quincy Jones – Soundtrack of the 80’s with Sinfonietta de Lausanne
  • Montreux Jazz Lab Columbine + L’Or du Commun + Suzane
  • Montreux Jazz Club José James + Kimberose
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