Y a-t-il péril en la demeure? Samedi soir à Montreux, au terme d'une 39e édition riche en gratifications musicales, Claude Nobs, tout sourire, adopte la «positive attitude». Des résultats préoccupants? Rien de bien grave, assure le patron du festival lémanique: «Nous avons des réserves, on ne risque rien.» Pas question pour lui de «chercher à remplir les salles à tout prix» malgré un déficit évalué entre 200 000 et 300 000 francs. Zen à mort, le Montreux Jazz constate, pour la deuxième année consécutive, une érosion de ses recettes. A l'issue d'une quinzaine de nuits bénies par la météo, grand coupable désigné de l'an dernier, la tendance à la baisse amorcée par l'édition 2004 se confirme: 96 000 billets ont été vendus, contre plus de 100 000 l'année précédente.

Principaux fauteurs de troubles: l'Auditorium Stravinski d'abord, dont quatre soirées en configuration places assises expliqueraient en partie cette baisse. Alors que la jauge de spectateurs du Casino Barrière a volontairement été réduite sur l'ensemble du festival. Mais le calcul se complique dès lors qu'on inclut dans les 96 000 tickets vendus les quelque 8000 billets gagnés par l'ouverture payante du Montreux Jazz Café le week-end, une nouveauté plébiscitée par les nightclubbers de la Riviera. Privé d'une star fédératrice de la trempe d'un David Bowie ou d'un Radiohead, le Stravinski, vaisseau amiral du festival, paraît à vrai dire à la traîne. Comme si beaucoup des vieilles gloires qui l'alimentent arrivaient, elles aussi, au terme de leurs possibilités.

Et pourtant, si le maître queux de Montreux ne joue pas dans l'orchestre du Titanic, c'est que ses recettes personnelles ont encore du sel à revendre. «Je ne fais pas de programmation, plaisante-t-il, je donne une soirée aux musiciens qui en font ce qu'ils veulent!» L'an prochain, 40e oblige, le groupe R.E.M. aura ainsi carte blanche pour composer trois soirées, tandis que l'Orchestre philharmonique de Prague et le pianiste Abdullah Ibrahim fomentent pour Montreux des programmes singuliers. «Plus d'exigence quant aux exclusivités, c'est là que nous devons nous battre», confirme Claude Nobs, dont l'entregent demeure le meilleur argument d'un festival aux ramifications croissantes.

En période de crise, le Montreux Jazz fait le choix d'investir, y compris dans l'offre gratuite de concerts et d'événements en marge du festival «in». Avec la remise en forme du Casino – désormais «presque un autre festival dans le festival», selon Nobs – et les nouvelles perspectives du Café, le nombre de concerts augmente. Et les déclinaisons exotiques du festival, de Singapour à Marrakech, n'en sont qu'à leurs balbutiements. De l'avis de nombreux mélomanes, le prix élevé des places agit encore à la manière d'un repoussoir. Mais le caractère unique de nombreuses soirées et la haute tenue d'une grande partie des concerts programmés cette année confirment qu'à défaut de convenir à tous les publics, le Montreux Jazz demeure l'un des rendez-vous musicaux les plus importants de l'été européen.

Sources d'ivresse de cette cuvée 2005, les concerts de Kraftwerk, de Jamie Lidell, de Tom Zé ou d'Antony & The Johnsons, la soirée folk et celles consacrées aux Young Gods sont autant de triomphes récompensant les choix osés de Lori Immi, programmatrice du Miles Davis Hall et du Café. Tandis qu'en d'autres lieux, Lauryn Hill, McCoy Tyner ou Nosfell ont convié les festivaliers sur leurs îlots de grâce suspendue.

Au fil de ce dernier week-end, en plus du dernier concert en Europe de la légende pianistique Oscar Peterson et de l'odyssée électro-rock et progressiste de M83 samedi, on retiendra surtout la prestation décapante de The Hives vendredi. Plutôt rageurs que graciles, les rockers suédois ont ainsi littéralement dynamité le Miles Davis Hall. Epique, débridé, visuellement esthétique et musicalement placé sous haute influence punk et garage sixties, ce concert d'une heure a confirmé la folle réputation d'un quintette qui n'usurpe point sa dénomination rock'n'roll.

Enseigne rouge et lumineuse accrochée à leur fronton, les Hives démarrent sur les chapeaux de roue. Costumes blanc et noir, chaussures foncées, les Hives ont les années

60 dans la peau. L'attitude primant ici autant que le rock pour assurer un spectacle flamboyant à la fraîcheur juvénile. Guitares acérées, basse bourdonnante, rythmiques concassées, crachats et chanteur sur ressorts mi-Mick Jagger mi-morgue de héros d'Orange mécanique achèvent de perpétuer tous les tics de la mythologie garage rock, des Stooges aux Hellacopters. Une formule qui ne réinvente rien dans ses partitions vintage mais procure un plaisir diaboliquement contagieux. La secousse tellurique de la quinzaine, avec Queens of the Stone Age, d'un combo dont le dernier album s'est justement baptisé Tyrannosaurus.