Il est 1 heure du matin, dans la nuit de samedi, ceux qui ne dormiront pas attendent encore le concert du DJ Laurent Garnier; il s’étendra jusqu’à l’aube. Sur le quai de Montreux, la foule est si dense que chaque pas est une victoire. «Une merveilleuse édition», dit Mathieu Jaton, le directeur du festival: 95’000 billets vendus, un taux de remplissage de 80% au Montreux Jazz Lab, de 92% au Montreux Jazz Club, un budget de près 30 millions à l’équilibre malgré plusieurs jours de pluie. Le jubilé semble triomphal.

De loin, le Montreux Jazz Festival apparaît à certains comme une grosse machine huilée: un Centre des Congrès qui tourne, plein de sponsors, une Jeep repeinte d’or exposée comme dans un marché de l’automobile, des coupes de champagne estampillée MJF qui coulent comme de l’eau plate, des workshops pris d’assaut, l’équilibre savant entre les offres gratuite et payante. De près, la manifestation est une mécanique fragile, complexe, un pari sans cesse renouvelé, un casse-tête: il a fallu attendre les tout derniers jours du festival pour éviter les déficits.

Malgré une grille tarifaire élevée (90 à 100 francs en moyenne pour les billets les moins chers de l’Auditorium Stravinski), le Montreux Jazz Festival n’est pas riche, il n’est pas assis sur ses positions. Chaque année, c’est une bataille pour obtenir des créations dispendieuses (cette année Woodkid ou la soirée brésilienne), pour rester défricheur au Lab sans miser seulement sur le buzz de l’instant, pour répondre au public jazz dans le Club en le convaincant de payer plus cher qu’à Cully ou à Vienne. Les programmateurs multiplient les sueurs froides dans un marché culturel qui se tend toujours davantage.

On ne cesse de penser à demain. La tête d’affiche qui aura défini la cinquantième édition, c’est Neil Young. Près de 3 heures 30 de concert, une générosité éblouissante, le vertige de l’instant, un public bigarré. Mais Neil Young a 71 ans. Patti Smith, ZZ Top, Santana, Deep Purple Quincy Jones ne sont plus de première jeunesse non plus. Anohni, Muse, Lana Del Rey, AIR, Woodkid, pour diverses raisons (le formatage généralisé, l’économie de soi) n’ont pas marqué autant que leurs aînés. Comment créer des miracles, comment préparer les vertiges futurs, ceux qui font du Montreux Jazz un projet culturel sans équivalent en Suisse?

Il faut créer de l’attachement, repérer les Prince, les Bowie de demain et leur faire aimer Montreux. La pépinière des concours, de la Montreux Jazz Academy, utiliser le Lab aussi pour des défis et des créations qui prépareront les grands spectacles de l’Auditorium dans les années à venir. Cette année au Lab, les concerts de Moderat, de Nekfeu (brillant rappeur qui comprend la logique spectaculaire de la scène et ce qu’elle exige en termes de préparation), ouvrent des pistes.

Si le Montreux Jazz Festival veut continuer à nous enchanter, il doit dans le même pas embrasser l’époque et se battre contre elle. La quadrature du cercle? Ils connaissent cela. Funambules depuis 50 ans.