«Je vous avertis de suite. Dès que l'heure du match arrive, l'entretien est terminé.» Inutile de le préciser, Sergio Mendes est Brésilien. Samedi, il hésite même à venir prêter voix forte au groupe le plus vendeur du moment, Black Eyed Peas, pour cause d'incompatibilité d'agenda. Quelle idée funeste d'organiser un festival pendant la Coupe du monde de football. Sa version de «Mas Que Nada» anime ces jours-ci les annonces publicitaires de Nike; l'hymne du Brésil en somme. Et il y a trente ans, Mendes produisait un album pour Pelé.

«La joie et la sensualité, deux qualités que partagent la musique et le foot du Brésil.» Il faut ramer à rebours, longtemps, pour parvenir à parler d'autre chose que de boule qui roule et de mollets suants avec Sergio: «L'équipe du Brésil de 2006, c'est une des meilleures de tous les temps. En 1998, j'étais au Stade de France lors de la finale. Et j'ai versé des larmes. Il nous faut rétablir la logique historique.» Le Brésil vainqueur. Sergio Mendes n'a jamais chanté que cela.

Après-midi sauna, donc, au Palace de Montreux. Sergio Mendes fournit quelques phrases à la presse avant sa paire de concerts au festival. Cet homme-là, 65 ans, le short ouvert sur des jambes imberbes, vit probablement l'acmé de sa carrière longue; carrière panaméricaine par excellence. En 1962, il pose un pied sur le tarmac de l'aéroport de New York. Quelques heures plus tard, il est au Carnegie Hall avec João Gilberto et Tom Jobim. Tous colporteurs de bossas-novas. Lui se rend dans la foulée au Birdland. Il y entend John Coltrane, puis Cannonball Adderley avec lequel il enregistre.

Il vous dit cela dans un français d'académie. «Je n'ai jamais appris. La curiosité, seulement.» A ce moment, ses deux fils arrivent. Deux adolescents d'une urbanité confondante qui vous livrent des politesses le dos courbé, dans la syntaxe de Molière. «Ils ont été à bonne école.» Dans ses «années be-bop, années noires», à 20 ans quoi, il lit André Gide, Jean-Paul Sartre. Il traque les Godard et reste coi devant la trompette de Miles dans Ascenseur pour l'échafaud. La culture européenne, il la partage avec Nesuhi Ertegun, patron d'Atlantic, qui lui montre ses peintures surréalistes, de Magritte à Max Ernst.

Deux royaumes

En dix minutes de conversation, Sergio Mendes reproduit toutes les idées faites sur la culture du Brésil. Une oscillation rapide entre le plus petit et le plus grand dénominateur commun, une vision pop d'élite; un esprit qui n'exclut pas la chair de poule. Mendes, en s'installant à Los Angeles il y a des décennies, n'a pas pris le parti du puissant contre le faible. Il a choisi les palmiers de proximité, ceux près desquels il travaillait le plus. Il a passé sa vie au fond à rêver des terres qu'il venait de quitter. A revisiter des tubes de Motown à la sauce samba. Ou de swinguer, en cuivres et violons, les arrangements de Jobim.

Etats-Unis-Brésil. C'est la finale qu'il ne voudrait jamais jouer. Sergio Mendes participe des deux royaumes, on ne compte plus ses numéros 1 dans les hit-parades des deux nations. «Les inégalités sociales, le racisme, la tradition de l'esclavage, ce sont deux destins que mes patries partagent. Je me retrouve à la maison ici et là, pour le meilleur et le pire.» Le Brésil, nouvelle danseuse du rap West Coast. Depuis le clip de Snoop Dogg, tourné à Rio, le hip-hop se découvre une passion tropicale. Un jour, Will.i.am, rasta gigotant de Black Eyed Peas, frappe à sa porte, un vinyle original sous le bras: «J'adore votre musique. Elle m'a inspiré.»

D'un titre commun, la collaboration glisse vers un album, «Timeless». Une drôle de machinerie afro-brésilienne, avec boîtes à rythme nonchalantes. En quelques semaines, ces standards de Jobim, Jorge Ben et Baden Powell, dopés au venin hip-hop, accèdent aux premières places des classements internationaux. «Ce qui me fait plaisir, c'est que mes fils sont fiers de moi. Tous leurs amis écoutent le disque.» Erykah Badu, Stevie Wonder, Q-Tip, Justin Timberlake et John Legend participent à ce carnaval bahianais viré en pow-wow californien. Le dernier chapitre d'une œuvre pont.

Sergio Mendes, arrangeur, producteur, pianiste. Sergio Mendes, star. Ici ou là, l'homme reste d'une intelligence vive. Juste ravi de pouvoir aujourd'hui amener sa famille en tournée, alors que sa vie personnelle à l'époque relevait du «désastre». Son disque, c'est le titre qui le dit, est un «intemporel». Pas le temps d'en parler. Il y a match.

Sergio Mendes, «Timeless» (Concord/Universal). Concert: voir ci-dessous.