Festival

A Montreux, le jazz dans sa maison

Le festival lémanique, qui s’ouvre vendredi, crée au Petit Palais un nouveau club de 600 places. Il révolutionne aussi ses concours d’instrumentistes, pour mieux répondre à une vision décloisonnée du jazz. Rencontre avec le directeur, Mathieu Jaton

On n’aimerait pas être à sa place. A quelques jours de l’ouverture du 52e Montreux Jazz Festival (MJF), il en est encore à huiler la machine, tenter de débaucher deux ou trois sponsors pour des projets spéciaux, peaufiner telle soirée dont il trouve l’affiche bancale. Mathieu Jaton se demande si le fait d’avoir réuni Billy Idol et Hollywood Vampire avec Johnny Depp, le 5 juillet sur la scène de l’Auditorium Stravinski (alors qu’une seule de ces têtes d’affiche aurait sans doute suffi), ne relève pas de la boulimie montreusienne: «C’est sans doute absurde du point de vue budgétaire. Mais c’est ce qu’on attend de ce festival et, pour le storytelling, il n’y a jamais trop.»

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Moi, j’aime prendre 
des risques»

Jaton, 43 ans, la chemise blanche, les jeans serrés et le teint frais, est une chimie étrange. La langue du marketing, les soucis du gestionnaire et la pensée hors cadre du créatif. La machine surréaliste qu’il dirige depuis cinq ans et la mort de son fondateur, Claude Nobs, est si captivante et fragile qu’elle réclamait sans doute au XXIe siècle un type qui soit autant un artiste, un hôtelier, un comptable, un mélomane et un communicant. Il y a quelques jours, à Paris, il est entré dans le bureau du PDG du groupe AccorHotels, propriétaire notamment du Montreux Palace. En quelques dizaines de minutes de conversation sur l’expérience client, Jaton a convaincu le patron qu’ils partageaient des valeurs, et un nouveau contrat de partenaire global a été signé, qui remplace celui de la marque Jeep.

Image de marque

Mathieu Jaton parle la langue contemporaine des affaires, bien plus que Claude Nobs, qui traitait le monde par la vision et l’affectif. Le directeur répète parfois des phrases clés de brochure imprimée en quadrichromie. Il dit: «L’héritage est une émotion», ou «Le jazz n’est pas un style mais une histoire de partage, de transmission et de liberté». Et puis il ajuste ses lunettes, il allume une cigarette et il se lâche. Depuis très longtemps, le festival n’est plus une référence mondiale ni même européenne en matière de jazz. Les métamorphoses du genre, le nombre de plus en plus réduit de têtes d’affiche, l’augmentation des coûts de production ont fait du jazz pour Montreux une denrée de plus en plus dispendieuse.

«Malgré cela, ce serait une hérésie de changer de nom. Le jazz est une image de marque. Et c’est aussi une musique actuelle, que j’aime profondément, dont j’ai voulu qu’elle occupe toute sa place.» En 2013, le MJF dégotte dans les entrailles de son Centre de Congrès un long espace exigu, au plafond bas, pour en faire un club de jazz: quelques tables au tarif des rentiers, beaucoup de chaises derrière pour des spectateurs qui regardaient surtout le spectacle sur les écrans de télévision. «Du point de vue de la fréquentation, le club a été un succès. Mais effectivement, positionné à côté des toilettes, il n’était pas à la hauteur de ce que l’on veut offrir à nos clients.»

Un Jazz Club agrandi

Le MJF effectue donc cette année une révolution de Petit Palais. Le bâtiment Belle Epoque situé face au lac, devant le Palace, devient une nouvelle House of Jazz – étrangement, le nom n’a jamais été déposé avant que Montreux en ait l’idée. Elle comprendra un club redimensionné à la hausse, 600 places, une scène de 12 mètres d’ouverture, des gradins élevés à 1,40 m derrière des tables qui calquent l’atmosphère des clubs anciens. «On a investi dans des panneaux qui emballent pratiquement la scène et rendent l’expérience plus intime; cela nous a coûté 100 000 francs, mais je voulais que cela soit parfait.»

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Le club n’est pas un espace exclusivement voué au jazz – il accueille Jaël, Selah Sue ou Seu Jorge –, mais il promet une expérience d’écoute qui manquait jusqu’ici au festival. Par ailleurs, cette House of Jazz ouvre aussi un territoire suffisamment large pour un virage radical. Les concours de musique, de chant, de guitare et de piano – qui avaient fait la réputation du festival dans les écoles de musique du monde entier – sont métamorphosés. Au lieu d’accueillir des candidatures, le festival sélectionne une quinzaine de groupes émergents et de pianistes de tous les styles musicaux, qui seront soumis à un jury d’amis du festival (un «Artists Committee» qui comprend notamment Richard Bona, Bugge Wesseltoft et Derrick Hodge) et bénéficieront du soutien du festival, d’une tournée mondiale dans les hôtels du groupe Accor et des ateliers de la Montreux Jazz Academy, qui a désormais lieu pendant le festival.

Nouveau carrefour

Il y a probablement derrière cette décision des soucis d’économie budgétaire, mais aussi une conception artistique réaffirmée de la part de Mathieu Jaton. Contrairement à ce que certains ont pu penser au moment de son accession à la direction du festival, il est un vrai amateur de jazz et de blues, guitariste amateur lui-même; il n’aime pas beaucoup les écoles de musique, dont il estime qu’elles formatent les musiciens. «La formation a toujours été une préoccupation pour moi, et on m’a proposé de rejoindre le conseil de fondation de l’EJMA [Ecole de jazz et de musique actuelle de Lausanne, ndlr]», précise-t-il. Mais lorsqu’il souhaite créer un groupe avec des étudiants qui accompagneraient les jams du festival, il leur demande de jouer un blues. L’un d’entre eux lui répond qu’il ne s’agit pas de jazz. «Le jazz, pour moi, c’est pourtant l’idée même d’ouverture d’esprit.»

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L’anecdote est sans doute légèrement caricaturale. Elle traduit malgré tout le sentiment profond d’un autodidacte devenu directeur de festival par la seule grâce de sa détermination et qui ne pense la musique que de manière tripale: il vous parle de Woodkid et de Nina Simone dans la même phrase et avec la même intensité. La House of Jazz, ses terrasses, son club, son kiosque, pourrait bien devenir un nouveau carrefour du festival, pas forcément très jazz, mais qui concrétise l’ambition d’un festival condamné à l’excellence. «On me demande souvent: à quand la scène gigantesque sur le lac? Je crois que ce serait une mauvaise idée. Nos petites capacités nous imposent une discipline. Nous ne pouvons même pas faire d’offre pour des artistes dont le cachet atteint un million de dollars.»

Cette maison du jazz, petit palais aux vertus concentrées, annonce aussi les travaux du Centre de congrès en 2020, quand il faudra réinventer hors les murs une manifestation équilibriste.

52e Montreux Jazz Festival, du 29 juin au 14 juillet.


A l’affiche de la nouvelle House of Jazz

Le Montreux Jazz Club nouveau genre a des odeurs de soufre, de soul, il ne considère pas le jazz comme un territoire clairement délimité. Devant des tables rondes qui ont quelque chose de délicieusement désuètes, dans des lumières tamisées, débarquent cette année des messies cabossés (John Cale), des troubadours de l’impossible (Selah Sue), des muezzins électriques (Dhafer Youssef), quelques voix tranchantes (Gregory Porter, Hugh Coltman), une diva rare (Jaël).

Il y a dans ce club une promesse de dire aussi quelque chose du jazz au XXIe siècle. De ce point de vue, le concert du super-groupe R + R excite terriblement. Autour du pianiste Robert Glasper et du saxophoniste Terrace Martin, ce sextette aborde l’improvisation via la déconstruction du hip-hop; Martin est l’un des plus proches collaborateurs de Kendrick Lamar, et Glasper a abondamment collaboré avec Snoop Dogg ou Common. La bonne nouvelle? Ils ne cherchent pas à redonner un coup de jeune au jazz mais considèrent le genre comme une fenêtre ouverte vers l’esprit contemporain.

Bowie à la brésilienne

Le reste de la programmation jazz est à l’avenant. L’iconoclaste et merveilleux Matthew Herbert qui présente son Brexit Big Band. Le bassiste Avishai Cohen et le pianiste Jason Moran. Cory Henry et son gospel de la luxure. Chick Corea en majesté. Et puis, tout au fond du son, une des plus belles soirées brésiliennes de l’été: le génial Joao Bosco rencontre Hamilton de Holanda avant que Seu Jorge vienne enfin jouer ses reprises de Bowie qu’on avait entendues dans le film La vie aquatique, de Wes Anderson. Un Carioca qui chante «Life on Mars»: l’histoire du Montreux Jazz concentrée en un concert.

En dehors du club, la House of Jazz multiplie les pistes. La scène gratuite de La Coupole, les concerts liés au nouveau Montreux Jazz New Talent Award, qui prend la place des traditionnels concours, les workshops et les jams. Tout se concentre dans ce Petit Palais aux moulures indomptables; en 1972 déjà, après l’incendie du Casino, le site avait accueilli Chick Corea avec Stan Gets, mais aussi Les McCann ou Muddy Waters. Définitivement, pour le festival, cette nouvelle House of Jazz est un retour à une certaine essence. Place au débordement.

(A. Ro.)

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