Lâcher l’essentiel d’une histoire longue de 44 ans sans verser dans le pathétique. Trouver ces mots calibrés qui ne soulèvent pas d’alertes fâcheuses et partir, en fin de compte, sans en donner complètement l’impression: Claude Nobs est sans doute parvenu mercredi à transformer en détail quasi dépourvu de relief la question ô combien sensible de sa retraite du Montreux Jazz Festival. Depuis son fief, qui surplombe la ville de la Riviera, devant les médias convoqués pour être mis au goût d’une tout autre affaire, celle de la présentation du programme de l’édition 2010 du festival, le patron est apparu affaibli. Les ennuis de santé, qui l’ont immobilisé pendant deux mois, l’ont convaincu de renoncer à la pompe des années passées, lorsque l’affiche était dévoilée à Berne… Il parcourt quelques coups de cœur du programme mais, surtout, il parle comme jamais auparavant de ce que sera son futur et celui de l’événement culturel qu’il a créé.

Fallait-il en douter? On ne quitte pas abruptement une si longue aventure. Alors Claude Nobs tempère: «Je continuerai d’apporter à la manifestation deux, trois idées de projets qui font depuis toujours la force du festival. Ceux qui n’apportent pas nécessairement beaucoup aux caisses du festival mais demeurent uniques, propres au Montreux Jazz. Je pense à des soirées comme celle de l’anniversaire de Quincy Jones, il y a deux ans, par exemple.» Approché dans son chalet, il affine les propos de sa prise de distance: «Il y a aujourd’hui une question d’humilité, de bon sens et de réalité qui se pose à moi: je suis entouré par une équipe qui a démontré qu’elle pouvait fonctionner merveilleusement sans ma présence. Il y a des programmateurs talentueux comme Lori Immi et Michaela Maiterth. Et il y a Mathieu Jaton, le secrétaire général, dont les compétences dans l’administration, dans l’accueil et dans le développement de la manifestation, font de lui le numéro 1 dans la maison.»

On croirait à l’adoubement, à une passation de pouvoir un peu plus que tacite si Mathieu Jaton ne couvrait les mots du patron par un voile de pudeur compréhensible. Parce que l’aura, les capacités dans la programmation et la renommée de Claude Nobs ne se réinventent pas et ne peuvent être remplacées par de simples compétences managériales, aussi brillantes soient-elles. Pour l’intéressé, il est question de continuer à travailler main dans la main avec le chef du Montreux Jazz. Quant à l’idée de lui succéder dans la création d’événements dont Claude Nobs a le secret, une évidence s’impose: «Dans les faits, je suis à ses côtés dans la plupart de ses voyages et je participe déjà à la programmation du festival. Parce que c’est l’aspect central de toute l’aventure et qu’il me passionne beaucoup. Claude Nobs est par ailleurs quelqu’un d’extrêmement généreux, il partage sans retenue ses innombrables contacts dans le monde du spectacle.»

Les affiches à venir porteront peut-être davantage l’empreinte de celui qu’il conviendrait de considérer comme un patron en devenir. En attendant, l’édition de 2010, qui débute le 1er juillet et s’achève le 17, présente un retour inespéré au jazz (lire ci-contre). «Beaucoup de grands artistes étaient en tournée cette année, précise Mathieu Jaton. Pour eux, l’étape montreusienne est naturelle, un passage quasi obligé.» Il y a aussi, dans cette réappropriation d’un genre trop souvent délaissé, une volonté stratégique, qui rééquilibre les dosages avec les autres musiques populaires.

Montreux poursuit ainsi sur cette ligne qui navigue entre les légendes quelque peu vieillissantes (Phil Collins, Mark Knopfler, Elvis Costello), entre le retour attendu aux affaires, comme celui de Roxy Music et de Massive Attack, et les plongées dans la scène indépendante

Ce dernier volet de l’affiche donne proprement le tournis, avec des invités comme Beach House et Chris Garneau, Cocorosie et Broken Bells, Vampire Weekend et Julian Casablanca. Ils seront tous au Miles Davis Hall, avec le trop rare et mythologique Gil Scott Heron et Erykah Badu, dans la soirée la plus alléchante de la salle. Un regret dans cette édition de très bonne tenue? Claude Nobs en voit un, plutôt de taille: «Celui de ne pas avoir réussi à inviter mon ami Stevie Wonder.» La légende lui a préféré les rivages de Locarno cet été.

Montreux Jazz Festival, du1er au 17 juillet. (www.montreuxjazz.com)

On croirait à l’adoubement si Mathieu Jaton ne couvrait les mots d’un voile de pudeur