Certains imaginaient que le Montreux Jazz Festival, sitôt son fondateur retiré, déposerait le bilan ou sombrerait dans un train-train fonctionnel dont la magie ne serait plus qu’un souvenir flou, ressassé par des vétérans sous un palmier des quais. Il y avait le sourire légèrement figé de Mathieu Jaton, le nouveau directeur général, plus employé de commerce que Monsieur Loyal. Il n’avait pas la tête de l’emploi; ni le charisme, ni l’entregent. De ce délit de belle gueule, Jaton a fait un avantage. Il n’était pas attendu, il a su tout bousculer sans qu’on le remarque.

Puisqu’il faut en passer par les chiffres, la 47e du Montreux Jazz Festival est un succès: 105 000 billets vendus cette année, une augmentation de 46% par rapport à l’édition précédente. Un budget de 25 millions, contre 22 en 2012, couvert avant la clôture de la manifestation. Un taux de remplissage, pour les trois salles, qui dépasse les 85%. Montreux s’est réinventé en 2013, sous l’impulsion de Claude Nobs quelques mois avant sa mort, mais aussi d’une équipe qui maîtrisait les fragilités du modèle et les aléas d’une industrie musicale en profonde transformation.

Du Lab au Club

Le réajustement de la deuxième salle, le Lab, paie. Plus compact, plus ouvert aux découvertes, moins cher, le lieu semble répondre davantage aux attentes d’un public qui n’a pas forcément 100 francs à dépenser pour un concert. L’Auditorium Stravinski, vaisseau amiral de cette flotte, continue d’assurer le rythme mais se concentre sur les spectacles événements (Leonard Cohen, Prince, Sting, Kraftwerk), au détriment de ce qui avait fait la réputation du festival: les gros raouts dispendieux, pleins de demi-vedettes dont Nobs avait fait des amis. Montreux Jazz y gagne en cohérence ce qu’il y perd en démesure.

Et puis, il y a le Jazz Club, cas plus complexe. Retour du swing à Montreux, personne ne se plaint. Il est néanmoins incompréhensible qu’il ait fallu attendre les premières heures du festival pour se rendre compte que l’espace – un corridor interminable sans visibilité et surchauffé – n’allait pas remplir son cahier des charges. Mathieu ­Jaton voulait un club à la new-yorkaise, il n’a réussi qu’à déployer un cagibi bling-bling. Les occasions ne manquaient pas, pourtant: Charles Lloyd en majesté, Jonathan Batiste, Charles Bradley.

Mais Montreux doit aussi se connecter mieux à ce qui se trame en jazz aujourd’hui, comme le festival le fait pour les musiques urbaines. Il n’est plus acceptable pour un festival de cette ampleur et qui porte l’Afro-Amérique dans son ADN, de reconduire par endroits de son affiche les habitués du smooth jazz californien ou du blues le plus ravalé, sans chercher à défricher dans ce club neuf des chemins moins empruntés. Le Lab prend des risques, le Club ronronne un tantinet.

A l’extérieur du Centre des congrès, les aménagements ont tous payé: nouvelles terrasses, désengorgement des quais, redistribution de l’offre gratuite. La grotesque et malencontreuse affaire de la photographie du petit Grégory imprimée sur le journal du festival a beaucoup occupé l’actualité. Elle a sans doute légèrement occulté la prouesse d’une manifestation qui fait plus que survivre à son fondateur. L’année prochaine, les visiteurs marcheront sur l’avenue Claude-Nobs pour rejoindre les salles. Toujours ce grand écart, heureux, entre le patrimoine et l’invention.