Quand laborantins possédés de l'électronique, jeunes souffleurs furieux et manipulateurs de platines investissent ensemble la salle dédiée à Miles Davis, mercredi, c'est un festival de contrastes qui jaillit à Montreux. L'ère d'un jazz tant en mutation qu'en sudation, puisqu'il n'en reste que de rares traces dans l'affiche de l'Auditorium. Et qu'il faut désormais se rendre au Casino Barrière s'ouvrant ce soir avec Michel Jonasz pour en retrouver les tenants officialisés et payants. La note bleue reléguée plus loin sur les quais, le Palais des congrès vitré abrite plus que jamais deux manifestations, deux mondes qui ne fusionnent qu'en fin de nuit au Jazz Café gratuit ou sur les quais depuis vendredi dernier.

Le grand écart musical est tous les soirs patent depuis l'inauguration de cette 37e édition et, à moins d'être schizophrène, accrédité ou friqué, impossible de joindre les deux bouts sans fissure de temporalité. Tant pis, tant mieux. Tentative de butinage avant-hier soir pour mesurer ce fossé grandissant, alors que paradoxalement la programmation pop des deux scènes phares aurait plutôt dû diminuer les écarts habituels d'âges, limiter les tribus et fédérer les oreilles.

Tandis que le versant doux et timoré de la pop, presque inoffensif, trouve en Morcheeba son plus sûr allié à l'étage de l'Auditorium Stravinski, le niveau du bas vrombit sous les assauts d'une frange pop de fous à lier, télescopant sans complexes legs du passé et bienfaits de la modernité numérisée. Aux accélérations et ruptures de groove des dix Norvégiens de Jaga Jazzist succède la folie de la David Holmes Free Association. Une phalange d'ovnis faisant bouillonner rock garage, electro, punk rock, jazz et les Ramones dans un même élan, autour des boucles et des vinyles collectés par le compositeur multiface de la B.O. de Mafia Blues 2. Etourdissante, la performance régurgite ses sonorités sales, ses postures salaces, ses riffs frondeurs sur un parterre en transe. Autour d'une voix féminine tabagique et grésillante, les mélodies sont à ras du sol et l'ultime chanson hommage à Barry White sera punk.

En haut, point de laisser-aller, corps et esprits sont toujours sous contrôle. Morcheeba triomphe à la suite des mélodies dociles d'un Tom McRae qui a joué les damnés. La belle voix soul de Sky Edwards, tout sourire quel que soit le climat du titre, fait parfaite illusion en remplissant sa mission. Déjà que le trip-hop des Britanniques n'était pas très capiteux à l'heure du règne de Portishead, Morcheeba offre une prestation tout à fait respectable, mais peu de reliefs à sa pyramide de superpositions sonores pointent à l'horizon.

Dans les bas-fonds, le dandy érudit Jimi Tenor, en alchimiste multi-instrumentiste, concocte sa potion harmonique flanqué d'un big band en cape bleue pailletée. Pour une suite de vrombissements qui tiennent plus du big bang que des ventilations stratosphériques.

Le choc des mondes dont Montreux ne peut se passer a eu lieu. Une fois de plus, consensus et effronterie cohabitent sans peine. L'antre boisé payant les agités du bocal du dessous.

Ce soir au Miles Davis Hall, à 21 h: TRICKY, Yo la Tengo et Mogwai.