Chaque année, on s’étonne: des structures d’accueil encore en construction à quelques heures de l’ouverture au public du Montreux Jazz quand, sur les quais et jusque dans les salles du bâtiment où se joue l’événement, ça scie, cloue, ponce, transpire. Et puis, à l’heure dite, tout est soudain prêt pour que débute une édition dont on souligne ici les audaces qui fondent la programmation cette année: exit vieilles gloires et superstars, place aux talents du présent.

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Alors qu’au-dehors un climat capricieux force les moins braves à se réfugier dans le 2m2c (Montreux Music & Convention Centre), tandis aussi que les professionnels se font la bise, tout heureux de se retrouver, on se dirige vers le Stravinski, où attend une proposition surprenante: du néoclassique! Soit la venue de Max Richter, compositeur germano-britannique rompu aux répertoires de Bach ou Arvo Pärt. On demande à goûter. D’autant que le maestro, présent pour la première fois en Suisse, présente un projet en deux parties dans lequel Les Quatre Saisons de Vivaldi, notamment, s’offrent revisitées.

Là, premier choc. Juché, humble, derrière un clavier, chemise blanche ordinaire sur le dos et sourire serein comme vissé sur son visage, le pianiste conduit un jeune ensemble chargé d’accompagner une idole en devenir: la violoniste norvégienne Mari Samuelsen. Présence magnétique, jeu autoritaire, énergie rock, le show, c’est elle! On se laisse alors faire, embarqué dans un concerto hypnotique mené en eaux fortes et dont chaque mouvement – hérésie pour les puristes – est cérémonieusement applaudi, pour plus tard finalement… lâcher. En cause? Autour, ça twitte, cancane ou bâille, et on se met à rêver de lits ou de tapis sur lesquels s’allonger pour apprécier ces beautés. A défaut, on file au Jazz Lab, découvrant au passage des quais semi-déserts, pour assister au final de Jacques.

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«Gros bisous»

Le Français arbore la coupe de Peter Gabriel époque Genesis: rasé au milieu, long sur les côtés. Ça fait dingo. C’est l’effet recherché. Cerné par un bric-à-brac où s’empilent machines et objets du quotidien dont il tire des sons inégaux, le Français propose une house branlante auto-samplée qui emprunte à Matthew Herbert ses procédés. Sans l’imagination. Jacques le sait probablement, qui fait le zouave, puis se fait la malle après un solo de guitare bâclé: «Bon, ben, à toute et gros bisous.» Pareil, vieux! Et de laisser la place un instant plus tard aux British de alt-J, dont c’est la troisième venue ici.

Pour proposition: un dispositif scénique identique à celui présenté deux ans plus tôt. Trois gus alignés, statiques, en rang d’oignons et cette fois – nouveauté – séparés les uns des autres par des tubes en LED. Pour l’interaction, zéro. Mais le trio fait toutefois le boulot, jouant ses tubes «Something Good» ou «Taro» à la virgule près, plus des extraits du nouvel album Relaxer, prétexte de leur présente tournée. C’est pro, joli, désinvesti, et quand «Fitzpleasure» est lâché comme au revoir, on attend déjà au Strav’que se montre Nicolas Jaar.

Obscurité

Le New-Yorkais est pour certains un authentique génie électro. Pour d’autres, un producteur clairement surestimé. On se souvient de son live bavard offert au Lab en 2014 avec Darkstar. A voir alors ce que «Nico», venu seul cette fois, a en tête de proposer. Une scénographie minérale d’abord, constituée des mêmes LED que ceux de alt-J – la tendance lourde cet été. Mais cette fois plantés en front de scène, quand un autre attend suspendu et à l’horizontale. Une fois un beat lancé, tout cela devait fatalement éblouir et clignoter.

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On regrette alors l’étrangeté bienvenue d’un concert commencé dans l’obscurité par une introduction exagérément étirée, la performance de l’Américain perdant bientôt de son originalité pour, à grand renfort de mapping et de projos, s’avérer n’être qu’un gig techno convenu. Traversé de sons mordants ou de rythmiques déstructurées, c’est vrai. Mais un live electro, pas plus. Dont on se désolidarise finalement tandis que dehors sonne l’heure des loups: fêtards fondant en masse sur les quais, chahut, cris sauvages, bonnets de laine et torses nus.