On observe cette scène qui est un radeau, médusé. Elle est arrimée à 12 mètres de profondeur, plateforme dont les écrans LED, les tours suspendues de haut-parleurs et les fumées conspirent à agripper le regard. Derrière, il y a les montagnes lacustres, l’horizon crépusculaire, les bateaux qui passent au loin. C’est une bataille héroïque entre la beauté du monde et celle que l’on fabrique.

Le Montreux Jazz Festival, qui a dû cette année tout effacer de ses usages, qui a été contraint de se réinventer entièrement, a choisi pour son ouverture un artiste ami, un Michel-Ange à l’ère du logiciel qui ne cesse lui-même d’interroger la relation entre l’humain et la mécanique, entre l’espèce et son milieu. Woodkid débarque en trottinant, casquette de baseball, petit blouson blanc, l’inconfort enjoué des hérauts dont le contexte naturel est l’atelier.

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Il se poste au deuxième étage de cet opéra à la Fitzcarraldo, c’est une utopie de fin des temps que cette structure éphémère: elle sera sans doute l’épicentre de la culture de résistance cet été. Woodkid écarte les jambes, l’écran derrière lui diffuse des images 3D de minéraux liquéfiés, de cordons ombilicaux qui développent leur propre vie. Le visage du chanteur, numérisé, tournoie et laisse apparaître un profil androïde.

Cauchemars saturés de lyrisme

Tout, dans ce spectacle grandiose, séduit par sa propre grandeur, se joue sur la frontière infime entre l’esthétisation du désastre et sa critique. Woodkid produit des images d’industries minières, d’usines pétrolières flanquées en pleine mer, il reproduit des plans de voitures et le ventre même de réacteurs thermonucléaires pour son «ami», le directeur artistique de Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière.

Woodkid dit: «Ça va Montreux?» Il dit «bonne ambiance, trêve de plaisanterie», il est touchant d’embarras, il court sur la passerelle, sur la rambarde, pour remplir l’espace. Mais la mélancolie est son charisme, bien davantage que la théâtralité. Il est un gamin de Tassin-la-Demi-Lune, département du Rhône, qui exorcise ses peurs en les hypertrophiant. Ses cauchemars, il les sature de lyrisme et de puissance.

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Woodkid chante d’une voix blanche, The Golden Age is Over, l’âge d’or est derrière nous, devant des gradins remplis de spectateurs qui ont présenté leur  code QR sanitaire à l’entrée. Et face à ce monde d’après, l’artiste déploie des tornades et des cyclones, des incendies dont on contemple la furieuse beauté. Il ne contre rien. Il embrasse.