Le «plus grand monument de la langue française» n'a pas été élaboré sous les stucs de l'Académie française mais dans la chambre à coucher d'un savant bâlois, Walther von Wartburg. Le Französische Etymologische Wörterbuch (FEW), commencé vers 1920, vient de s'achever avec la parution du vingt-cinquième volume. Alain Rey, directeur du Robert historique de la langue française, qui s'appuie largement sur le FEW, salue l'ouvrage comme un outil absolument fondamental, un extraordinaire travail de synthèse. Le sous-titre indique le projet: «Une représentation du trésor lexical gallo-romain». Ce qui signifie retracer toutes les données du franco-provençal, de l'occitan, des parlers dialectaux et du français moderne, de l'argot et des mots techniques. Pour le linguiste Pierre Knecht, qui a œuvré au FEW du vivant de Wartburg, cette entreprise démesurée, «totalitaire», héritée de l'Université allemande n'est pas loin des sciences naturelles, comme la botanique qui se propose de recenser tous les végétaux.

Ce qui fait l'originalité de l'ouvrage le rend aussi difficile à consulter pour un laïc: les notices ne partent pas du français actuel pour remonter vers l'étymologie (comme le fait le Robert, par exemple) mais de l'étymon, le mot de base, le plus souvent latin ou grec. Ainsi pour connaître les aventures du mot «abeille», il faut déjà en connaître l'origine et rechercher la racine latine apis. Cette notice remplit à elle seule trois pages imprimées en petits caractères, recensant tous les descendants, selon un ordre chronologique et un axe géographique nord-sud. Obstacle supplémentaire pour les utilisateurs francophones: les notices explicatives rédigées du vivant de Wartburg le sont en allemand! Ce qui explique que ce «monument», que tous les romanistes célèbrent (mais cela n'a pas toujours été le cas) est très peu utilisé. Il faut dire aussi que son prix est dissuasif, quelque 5000 francs. Ne pourrait-on en envisager la diffusion par CD-Rom? «Il faudrait 2 300 000 francs, explique Georges Lüdi. L'ATILF a les moyens techniques mais pas l'argent.» Pierre Knecht est sceptique: «Ce serait très difficile à coder, avec de gros problèmes de transcription phonétique. Et pour quels lecteurs? Le FEW reste un instrument pour spécialistes.»

La longue histoire du FEW risque donc de demeurer confidentielle. Elle commence vers 1910. Walther von Wartburg a alors 22 ans. Ce fils de bonne famille, né près de Soleure, s'est formé dans la tradition philologique allemande mais aussi avec Jules Gilliéron, savant suisse, coauteur d'un Atlas linguistique de la France. Il en retire la conviction qu'il y a, «entre les différents éléments du vocabulaire, tout un réseau de rapports et de dépendances mutuelles». Jusqu'en 1918, Wartburg rédige des fiches, des fiches et encore des fiches à partir des dictionnaires de dialecte. Il se constitue une fabuleuse bibliothèque personnelle. Son projet se dessine et en 1922 sort le premier fascicule. Nommé professeur à Leipzig, le linguiste forme une équipe qui travaille sous sa surveillance. En 1939, il revient à Bâle avec ses boîtes de fiches qu'il installe dans sa propre maison, dans le quartier du Bruderholz, l'Université n'ayant ni fonds ni bureau à offrir au nouveau professeur.

«Il mettait sa famille à contribution dans des tâches subalternes», dit le professeur Georges Lüdi de l'Université de Bâle. «Dans les années 50, on voyait défiler chez lui tous les grands romanistes allemands dont les instituts avaient été ruinés par la guerre», se souvient Pierre Knecht qui travailla une année au FEW, en 1955. «C'était un homme à la prestance hollywoodienne. Un caractère: il valait mieux ne pas être en mauvais termes avec lui. Quand l'Université d'Oxford lui a décerné le doctorat honoris causa, il a demandé qu'on le lui envoie par la poste!»

Obsédé par son projet, le savant paie ses collaborateurs de sa poche, écrit directement au Conseil fédéral pour obtenir des subsides. Le Fonds national de la recherche scientifique finit par lui en accorder en 1952. Mais lui, qui pensait mener l'entreprise à terme en quinze ou vingt ans, mourra, en 1971, sans l'avoir achevée. Il aura entre-temps renoncé à une carrière riche de promesses scientifiques aux Etats-Unis. Impossible pour lui de renoncer au FEW: l'ancien gagne sur le nouveau, non sans déchirements. A sa mort, le travail est transféré à la Bibliothèque universitaire de Bâle, le FNRS continuant à financer le travail. Une fondation est créée, la famille investit la somme que le savant avait prévue pour l'achèvement du FEW et offre la précieuse bibliothèque à l'Université de Bâle. Cette fondation continuera à l'avenir à financer des recherches étymologiques dans les langues romanes.

En 1993, le relais est pris par l'institut Analyse et traitement informatique de la langue française (ATILF) à Nancy, appartenant au CNRS. En 2002 paraît le 160e et dernier fascicule: en tout plus de 17 000 pages ont été imprimées. Un index, en deux volumes de plus de

1000 pages chacun, doit sortir cette année chez Champion. L'équipe qui travaille au sein de l'ATILF sous la direction de Jean-Paul Chauveau s'occupe maintenant de mettre à jour certains articles de la lettre B. En effet, dans les premières années de son travail, Walther von Wartburg n'a pas tenu compte du français moderne. «Il y avait un fondement idéologique à cela», explique Georges Lüdi. Pierre Knecht précise: «La tradition philologique voulait qu'on privilégie les formes anciennes, considérées comme plus précieuses, tout comme les dialectes qui conservent ces états archaïques, le français moderne n'étant que le point d'arrivée d'un processus historique.» Mais dès la lettre C, le savant se rend compte que cette position n'est pas tenable et inclut le français moderne. Arrivé à la lettre Z, dans les années 60, il décide alors de reprendre A et B. A est aujourd'hui terminé, passant de 191 pages à 2050! Un travail analogue devait être fait pour la lettre B, mais il demanderait encore un quart de siècle de travaux. Le CNRS a donc décidé de financer des projets à court terme. L'équipe de l'ATILF, coordonnée par Eva Buchi, ne traitera que certains étymons choisis, une quarantaine environ. Ces résultats seront mis sur le Net au fur et à mesure des travaux. Ainsi s'achève la construction du «plus grand monument de la langue française» qui ne se visite qu'en allemand!