De David, on croit tout savoir. De Bowie, on pense avoir tout entendu. Près de sept ans après la disparition du chanteur londonien, on peut avoir l’impression d’avoir fait le tour du personnage et de l’œuvre, avec encore cet été un excellent podcast de Radio France en neuf épisodes, sous la houlette de Michka Assayas. Mais voici que sort Moonage Daydream, à voir absolument en salle, sur un écran large et avec une sono puissante. Ce film du Californien Brett Morgen, à qui on doit Kurt Cobain: Montage of Heck, sur le leader suicidé de Nirvana, est d’une intelligence rare, loin de ce qu’on a déjà pu voir sur David Robert Jones (1947-2016), à l’exception de Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1973), plongée par D. A. Pennebaker dans l’univers du premier des avatars créés par Bowie.

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Moonage Daydream – titre justement d’un morceau de l’album The Rise and Fall Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972) – n’est pas un documentaire au sens premier du terme; la narration est plus impressionniste que chronologique, on n’y assiste pas à une succession d’interventions d’amis et collaborateurs racontant comment le Thin White Duke a durablement influencé la culture pop. Il ne s’agit pas de faire acte d’allégeance, ni de proposer une hagiographie, mais tout simplement de tenter d’appréhender ce qui a fait le génie d’un gamin de Brixton qui a connu plusieurs incarnations avant sa mise en orbite avec Space Oddity en 1969, devenant au début des années 1970 un phénomène de société lorsque, en marge de l’invention du glam rock, il imposera dans les débats de société la question des identités fluides.

Expérience immersive

Le film s’ouvre sur la voix de Bowie évoquant Nietzsche et la mort de Dieu. Puis, au son du remix d’Hallo Spaceboy par les Pet Shop Boys, défilent de manière épileptique des images – on passe de la conquête spatiale à des films visionnaires (Le Voyage dans la lune de Méliès, Metropolis de Fritz Lang) et à une série triple Z d’Ed Wood (Plan 9 from Outer Space). D’emblée, Morgen place Bowie dans la catégorie des grands artistes du XXe siècle. Et c’est ensuite en continuant à nous faire entendre sa voix qu’il va nous immerger au cœur de son activité créatrice. Moonage Daydream est finalement moins un film qu’un trip hypnotique. Impossible de ne pas en ressortir en ayant l’impression d’avoir vécu une véritable expérience. Il s’agit là, c’est indéniable, d’un des meilleurs «rockumentaires» de l’histoire.

Chanteur transformiste, musicien expérimentateur, dandy cocaïnomane, peintre néo-expressionniste, entrepreneur audacieux… Bowie a été tout cela, mais ce qui interpelle surtout, dans la manière qu’a Morgen de le raconter, c’est sa faculté à avoir souvent été en avance sur son temps, puisant dans tout ce qui l’a influencé – jazz, rockabilly, underground, théâtre kabuki, mime, philosophie, science-fiction… – pour proposer quelque chose non pas de foncièrement nouveau, mais poussant plus loin ce qui a déjà été fait.

L’éditorial au moment de sa mort: Phénix pop

Au fil des allers et retours temporels effectués par Morgen, on passe de ses années berlinoises dans la seconde moitié des années 1970 à sa starification dans les années 1980 à la faveur du tube Let’s Dance, de sa période californienne qui a failli le voir sombrer après le triomphe de Ziggy Stardust à son retour en grâce à la fin des années 1990 avec l’audacieux album industriel 1. Outside. On peut ne savoir que deux ou trois choses de Bowie et trouver là de quoi attiser une curiosité. On peut aussi être fan et avoir l’impression de le redécouvrir.


Moonage Daydream, de Brett Morgen (Etats-Unis, Allemagne, 2002), 2h15.