Chiron (Alex Hibbert) n’a pas de bol. Sa mère est addict au crack et lui, gringalet peu viril, sert de souffre-douleur aux gosses du voisinage. Juan (l’excellent Mahershala Ali, Oscar du meilleur second rôle), dealer ayant pignon sur rue, engage le dialogue avec le kid martyrisé. Il l’emmène chez lui, dans le pavillon de banlieue où il vit avec sa compagne Teresa (Janelle Monae). Enfin rassasié, enfin sécurisé, le gamin commence à parler: «Je m’appelle Chiron, mais les gens m’appellent Little.»

Le hors-la-loi va-t-il faire de Little un dealer? Non, Juan est un homme de cœur. Mû par un sentiment paternel, il rend confiance au freluquet, apporte des réponses apaisantes à ses questions («Ça veut dire quoi pédale?»). Il l’accueille lorsque sa mère pique sa crise. Il lui apprend à nager au cours de l’une des plus belles scènes du film, quand dans l’éblouissante beauté de la mer et du ciel mêlés, le corps se libère de la pesanteur terrestre et sociale. Exaspérée par le manque, se prostituant pour acheter sa dose, Paula (Naomie Harris, la Moneypenny de James Bond) n’est pas une bonne mère; elle déteste pourtant le lien filial que Little a noué avec Juan qui, marchand de cristaux, participe à sa déchéance.

L’action du deuxième chapitre se situe quelques années plus tard. Chiron (Ashton Sanders) est la tête de pipe de ses camarades de classe, de Terrel particulièrement. L’exclus devient ami avec Kevin dont les exploits sexuels fictifs exercent sur lui une singulière fascination. Sur une plage nocturne que baigne la clarté de la lune, les deux garçons s’embrassent et se donnent du plaisir.

L’impitoyable Terrel a flairé la liaison. Il impose à Kevin un rituel de passage: frapper Chiron. Il s’exécute et la victime finit en sang. Le lendemain, Chiron exaspéré se venge, fracassant une chaise sur le dos de Terrel. Cette agression l’envoie en maison de correction.

«Hello Stranger»

Dans le troisième chapitre, Chiron (Trevante Rhodes), métamorphosé par la musculation, converti au hip-hop dont il arbore les signes extérieurs de réussite, chaîne et dents en or, s’est fait dealer, comme Juan. Un soir, il reçoit un appel téléphonique inattendu de Kevin. Il s’invite dans le restaurant que tient son ami perdu de vue, goûte à la spécialité du chef (une ragougnasse cubaine qui ne met pas en appétit). Les deux hommes se réapprivoisent et partent chez Kevin dans un mouvement d’apaisement inattendu mais bienvenu dans des vies placées sous le signe de la poisse.

Barry Jenkins a réalisé un film à petit budget, Medicine for Melancholy, travaillé comme charpentier et écrit des épisodes pour la série The Leftovers. Adaptant, une pièce Tarell Alvin McCraney, In Moonlight Black Boys Look Blue, il signe un film imprévisible, bouleversant, plein de grâce et d’empathie, privilégiant la suggestion à l’explication, ponctué d’ellipses qui stimulent l’imagination. Outre les deux sauts temporels, la disparition de Juan entre le premier et le deuxième chapitre provoque une impression bizarre. On apprend au détour d’une phrase qu’il est mort, on suppose, vu son activité, que c’est de mort violente, mais cette péripétie reste off, elle n’est prétexte à aucun déchirement. Les gens partent, on s’habitue à leur absence.

Malheureusement, le dernier tiers du film perd le tempo et succombe au sentimentalisme. Linéaires, les retrouvailles de Chiron et de Kevin s’engluent dans la chanson que diffuse le juke-box («Hello Stranger», de Barbara Lewis, ritournelle sucrée et vaguement ridicule avec ses «chou-bah chou bah» désuets). Le cuistot latino et le gangsta laconique ne véhiculent plus les troubles ambigus de l’adolescence.

Black is beautiful

Il n’y a aucun personnage blanc dans Moonlight. Avec ce geste radical, Barry Jenkins propose une pièce cinématographique débarrassée de tous les clichés que le cinéma véhicule sur la communauté africaine-américaine. Le sujet du film n’est pas la négritude ou l’homosexualité, c’est l’être humain dans sa nudité, dans sa complexité, dans sa fragilité ontologique et sociale, dans sa grandeur et sa petitesse, dans sa bienveillance et sa cruauté.

Moonlight n’est pas pour autant un produit hors-sol. Il s’enracine profondément dans le terreau de Miami, ville natale du scénariste et du cinéaste. Situé dans le passé, il se ressent des émeutes raciales de 1980. Il rappelle que la communauté noire n’a pas de chance à la loterie de la réussite mais aussi que «black is beautiful». Au bord de la mer, Juan partage sa fierté avec Little: «Il y a des Noirs partout. On était les premiers sur la terre.» Il prononce aussi cette proposition magnifique: «Sous la lumière de la lune, les Noirs sont bleus.»

Le 26 février, au terme d’un pataquès prodigieux, Moonlight a remporté l’oscar du meilleur film après que La La Land eut été proclamé vainqueur. Sans doute ne démérite-t-il pas cet honneur. Mais l’affaissement tensionnel observé dans le troisième chapitre laisse planer un doute: et si le vote des membres de l’académie avait d’abord été dicté par un souci de correction politique, histoire de relativiser le problème de la diversité qui, depuis des années, mine l’institution des Oscars?


Moonlight de Barry Jenkins (Etats-Unis, 2016), avec Mahershala Ali, Alex Hibbert, Ashton Sanders, Naomie Harris, Janelle Monae, 1h51

Avant première

Genève, Cinérama Empire, rue de Carouge 72-74, ma 14, 19h