Musique

Le moonwalk expliqué aux terriens

Michael Jackson était un grand danseur. Le dernier du show-biz? Le regard de Stéphane Bonvin.

Musclé comme un q-tips anorexique. Mais capable de se désarticuler comme un pantin sur une chaise électrique. Michael Jackson était un bon danseur. Un excellent danseur même (pas un génie, non, il ne faut pas exagérer). Surtout, son physique en mouvement a influencé les représentations corporelles de masse.

Mais d’abord le fameux «moonwalk» de Michael. Désolé de vous décevoir, mais Jackson n’a pas inventé cet enchaînement chorégraphique. Pour mémoire, rappellons que le « moonwalk» est cette figure durant laquel l’interprète effectue des pas de marche vers l’avant tout en restant sur place voire en reculant – visuellement, on dirait quelqu’un qui marche sur un tapis roulant plus rapide que lui.

Le moonwalk est un truc de foire vieux comme le monde, il est enseigné aux débutants dans les écoles de mime, il est attesté dans des films du début du XXe siècle, et plein d’enfants, en Suisse, l’apprennent dans leur école de danse. Tellement il est banal. Mais alors pourquoi attribue-t-on à Michael la paternité du moonwalk?

Parce que Jackson lui a donné une visibilité planétaire. Et surtout sa patte, son style corporel, sa signature. En fait, Michael danse comme il pousse ses fameux petits cris qui lui viennent du fond de la gorge: il danse par à-coups, par spasmes, il bouge comme une machine dont la mécanique fluide serait sans cesse stoppée. Dans le jargon, on dirait qu’il met des «accents» et qu’il les amplifie. Le mot-clé quand, on regarde son corps, c’est «saccades».

Des saccades qui ne viennent pas de nulle part. En fait, pour résumer, Michael – et surtout ses chorégraphes – ont largement copié les différents types de danse nés dans les années 60 dans le milieu du hip-hop. Le «voguing» qui consistait à bouger comme des mannequins du magazine «Vogue». La «break dance» et sa gestique de robots cassés. Jackson a repris cette grammaire visuelle et ses représentations corporelles pour en faire quelque chose de funky, de pop, de divertissant. Les contenus, les messages chorégraphiques du hip-hop sont évacués. L’excellent interprète qu’est Jackson y ajoute un art très particulier, c’est là sa signature, de la saccade fulgurante et énervée – là où les danseurs hip-hop visaient davantage la performance, l’élan, l’ouverture, l’amplification, l’élévation, le déplacement. Michael dansant, ce n’est plus la vision d’un corps qui va à la conquête de l’espace et de l’autre, qui lutte contre la pesanteur. Pour reprendre des exemples populaires, dans «West Side Story» ou dans «Fame», le corps dansant bouge, decouvre le monde exterieur, fait exploser ses limites et ses coutures, il appartient à un espace social qu’il modifie. Michael Jackson qui danse, c’est l’opposé. C’est le spectacle d’un corps centré sur lui-même, sur la furtivité de ses émotions, de ses spasmes. C’est de la chair maigre qu’un monde intérieur largement inconnu et souvent indécent fait tressauter. Le corps jacksonien est un corps hautement narcissique, ou en tout cas auto-centré. Est-ce exagéré ou pompeux de penser que ce physique-idéogramme survient à une époque, les années 80, où le corps individuel supplante le corps social? Dans la grande Histoire de la danse, ce n’est pas grand-chose. Dans l’histoire des représentations de masse, c’est beaucoup.

Au fait, dans ses clips, est-ce que Michael se fait doubler par des meilleurs danseurs que lui? Il y a des passages, notamment ceux où on le voit de dos avec des mouvements très virtuoses de la tête, où un œil exercé se demande si ce n’est pas une doublure qui est filmée. Mais sur scène, sans trucage possible, Michael tenait la route, avec une technique et un physique magnétiques.

Reste qu’il est l’un des derniers. Aujourd’hui, dans la plupart des clips, le montage video saccadé, l’esthétique du coupé-collé font qu’on peut donner l’illusion qu’un chanteur, même à la Star Ac, est un virtuose de la danse. La plupart des stars vues sur MTV dansent mal. Et on l’air, sur leurs clips, d’être épatants.

Encore un paradoxe jacksonien. Ses clips, géniaux, ont largement popularisé le genre. Lequel, grâce aux techniques de montage, dispense aujourd’hui, un jeune artiste pop de devoir être un bon danseur. Ci-gît donc Jacko, magnifique danseur. Et fossoyeur, un peu, des pop-stars dansantes.

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