Si 1999 était l'année de tous les Don Giovanni, l'an 2000 est celui des Così fan tutte. Après Zurich, Genève, Paris et Aix-en-Provence, le Festival de Salzbourg revisite ce vertigineux palais des glaces, ce labyrinthe des passions, cet amer attrape-cœurs mozartien. Et il bouleverse la donne.

Rompant avec la théâtralité dix-huitiémiste «alla Strehler» comme avec la recomposition contemporaine façon Sellars, Hans Neuenfels emmène les six personnages de Così dans un monde où l'onirisme est frère d'ambiguïté et où la scénographie de Reinhard von der Thannen a tôt fait de bazarder tout réalisme intempestif.

Qu'est-ce au fond que Così sinon une démonstration de l'inconstance humaine menée avec une rigueur marivaudienne et une cruauté quasi sadienne? La scène se joue sur un immense cadran où sont épinglées deux immenses abeilles. Les quatre jeunes gens portent un même costume blanc matelassé. Ce n'est pas de différence des sexes qu'il est ici question (peu importe de savoir si l'infidélité est le fait des femmes plutôt que des hommes), mais de l'être humain en soi. Jamais encore mise en scène n'a ainsi présenté l'ouvrage comme une expérience à cœur ouvert, véritable dissection de l'âme humaine qui place quatre êtres dans un espace défini et attend de voir ce qui se passe. Exactement comme dans La Dispute de Marivaux et afin de mener une enquête similaire: trompera, trompera pas?

Dès lors, tous les accessoires nécessaires à l'expérimentation tombent des cintres ou surgissent des coulisses, apportés par un jeune assistant maladroit. Le philosophe Alfonso joue ainsi les expérimentateurs-metteurs en scène, et le plateau se transforme tantôt en jardin «lewiscarrollesque», en grotte glaciale ou en sinistre buffet de gare. Au milieu de tant d'images aux résonances musicales, Neuenfels s'ingénie à jouer le texte jusque dans ses moindres détails: Ferrando est effectivement «blondinet» et Guglielmo «brunettino»; que Dorabella invoque par jeu rhétorique le poignard puis le poison, on les lui apporte!

Tout cela pour quelle démonstration, au juste? Qu'il n'y a pas de fidélité car il n'y a pas de véritable amour. Celui que jurent les deux filles n'est que chimère, souvenir d'un paradis perdu rappelé par un film où l'on voit Adam et Eve contraints de manger une pomme rongée par les vers. Au finale, quand le génial livret de Da Ponte enjoint de prendre la vie du bon côté, les couples ne cessent de se faire et de se défaire. Il n'y a pas d'amour éternel, mais un va-et-vient sempiternel, un désir sans cesse en éveil.

Le spectacle, rusé, poétique par endroits, caustique en d'autres, est un bonheur de jeu et de théâtre comme on n'en a plus vu depuis des lustres sur une scène d'opéra. Enfin une vraie direction d'acteur, subtile, rythmée (encore que les dernières scènes accusent une malheureuse baisse de régime), mise en œuvre par une incroyable équipe de chanteurs à la fois excellents comédiens et stars de la glotte. Le trio féminin emporte la mise: malgré ses évasions dans Verdi, Strauss ou Wagner, Karita Mattila revient à Fiordiligi avec un style d'une pureté absolue, une voix saine et plantureuse et un chant qui vient des tripes. Dans le rôle de Dorabella, Vesselina Kasarova distille des trésors de bel canto, quitte à «bartoliser» un brin. Quant à Maria Bayo, elle déploie son timbre lumineux pour composer une Despina loin des traditions surannées. Côté masculin, Simon Keenlyside est un Guglielmo de luxe, Rainer Trost possède la ligne de Ferrando à défaut de mordant, et l'Alfonso de Franz Hawlata compense la lourdeur de sa voix par sa présence scénique. Ce brillant sextuor est guidé avec adresse par Lothar Zagrosek, qui remplace Claudio Abbado à la tête du Philharmonique de Vienne. Sans adopter d'approche à l'ancienne, le chef allemand fait son métier avec un sens des respirations et des enchaînements, un soin discret des phrasés qui, passé une ouverture un peu confuse, le font participer à l'inattendue réussite de l'ensemble.

Voilà en tous les cas un spectacle aux antipodes de l'objet de mode qu'Aix-en-Provence a essayé de nous vendre il y a un mois. Lequel, avec sa distribution de petites pointures et son inanité scénique, sonnait bien creux. En ouvrant enfin Così fan tutte sur de nouveaux horizons, le Festival de Salzbourg rappelle qu'il demeure un haut lieu en terres mozartiennes. Avec lui, Mozart vient d'entrer d'un pas volontariste dans le XXIe siècle.

«Così fan tutte», prochaines représentations les 7, 10, 14 et 17 août.