Discrètement cachée derrière les pots de géraniums ou impudiquement étalée sur les écrans de télévision, la violence existe en Suisse: le thème suggéré par la Croix-Rouge suisse et le CICR en 1997 a bien sa place dans une exposition nationale. Armée de cette certitude et accompagnée de ces deux institutions, Expo.02 a tenu à mettre en scène la violence, sans heurter ceux qui ne veulent pas la voir, parfois pour l'avoir connue de trop près: en suggérant plutôt qu'en montrant, «en égratignant plutôt qu'en blessant», selon les termes de la responsable des expositions de Morat, Danièle Nanchen. C'est elle qui, avec Caroline Rousset, a développé le projet à l'expo.

C'est ainsi qu'est né le projet d'un Jardin de la violence. Imaginé par l'architecte paysagiste zurichois Günther Vogt, qui fut aussi de Hanovre, il figurera la Suisse, propre, idyllique. Ici une esplanade plantée de tilleuls centenaires, surplombée d'une forêt sombre et fraîche. Un peu plus loin, un parc doucement incliné, planté de fleurs bigarrées et de cerisiers, choisis pour leurs odeurs et leurs couleurs changeantes d'une saison à l'autre.

«L'idée de l'intervention artistique pour exprimer la violence est venue très rapidement», explique Danièle Nanchen. Très vite aussi, celle de laisser cette tâche à de jeunes artistes a suivi: «Il y a quelques personnalités qui participent à l'Expo, parmi lesquelles la photographe Sophie Calle, qui exposera dans le musée de Morat, planté au milieu du Jardin de la violence. Autant que ces locomotives permettent à de jeunes talents de se faire connaître.»

C'est ainsi qu'une petite galerie genevoise, Piano Nobile, a été nommée curatrice en septembre 2000. Passé la première angoisse liée à la dimension inhabituelle du projet, Pascal Mabut, Marie-Eve Knoerle et Winka Angelrath, les trois jeunes responsables de Piano Nobile, se souviennent d'un démarrage sur les chapeaux de roue: «Nous avions deux mois pour proposer des noms de personnes susceptibles de trouver leur place dans le Jardin de la violence et intéressées à le faire», explique Marie-Eve Knoerle. Dix-sept artistes ont ainsi été proposés, parmi lesquels cinq furent finalement sélectionnés.

«Comme il s'agissait d'un projet de la Croix-Rouge, nous avons suggéré aux artistes d'utiliser cet aspect», explique Marie-Eve Knoerle. Certains, dont la technique le permettait, ont saisi la proposition: c'est le cas de Martine Derain et Dalila Mahjoub, qui s'apprêtent à récolter une série de témoignages auprès de volontaires du CICR; celui aussi de Jenny Perlin, dont un film sur le thème de l'exil sera projeté dans le jardin. L'Anglaise Tina Keane, elle, créera un monde de chuchotements et de rayons laser dans la forêt qui habite une partie du Jardin de la violence.

François Loriot et Chantal Mélia exposeront leurs objets cassés qui, la nuit, seront reconstitués par un système complexe de projection, comme pour racheter l'acte de violence. Rémy Marlot investira l'allée plantée d'arbres, limite pointillée entre la ville et le Jardin, de ses grandes affiches qui parleront violence à ceux qui voudront s'y pencher. Quant à Cécile Dupaquier, elle réfléchit à un parcours de petits panneaux directifs et de sculptures interactives destinées à provoquer le visiteur.

Après une période de calme liée à l'absence de financement, Piano Nobile s'apprête à entamer le plus gros de son travail: accueillir les artistes qui viendront bientôt œuvrer sur le terrain, discuter des emplacements des installations, veiller à la cohérence des interventions. «Malgré le stress, c'est tout ce que nous aimons. Le travail de curateurs sans la recherche de financement», remarque Pascal Mabut. Marie-Eve Knoerle souligne tout de même que beaucoup d'inconnues subsistent quant à la façon dont les choses vont réellement se passer. Mais à ce stade, les trois jeunes de Piano Nobile trouvent l'expérience plutôt grisante.