Yann Courtiau est un lecteur avant tout. Et il se trouve qu’il est aussi libraire. Une profession qu’il a embrassée sur le tard, à 39 ans, comme une évidence et sans formation préalable. Depuis 2010, il officie au Rameau d’Or, à Genève, et a réussi en quelques années à sortir la prestigieuse maison de la torpeur dans laquelle elle était tombée. Voici que les lecteurs qui ont des goûts plus larges que les best-sellers saisonniers ont compris qu’il pouvait trouver à cette adresse des conseils mûris par des lectures au long cours.

Le Temps: Quels sont les livres qui ont marqué votre adolescence?

Yann Courtiau: La première lecture qui a compté pour moi, c’est La Promesse de Friedrich Dürrenmatt. C’était pour l’école, j’avais 13 ans. Mais je ne pense pas qu’un seul livre nous change. C’est une suite de livres, lus au fil des années, qui finissent par agir en nous.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé à la lecture de «La Promesse»?

– Je me souviens peu du livre lui-même. Je ne l’ai pas relu pour préserver le souvenir. Mais je garde en mémoire l’effet qu’il a eu sur moi. Grâce à lui, j’ai découvert que la lecture n’était pas un simple passe-temps. Elle peut provoquer au contraire un effet de suspension du temps. Elle convoque l’expérience vécue et la travaille pour la recomposer dans un autre contexte. A 13 ans, je n’avais pas les mots pour le dire, mais j’avais compris qu’il y avait quelque chose dans les livres que l’on n’a pas forcément dans la vie. Kafka l’exprime très bien dans une lettre à Felice Bauer: il confie qu’il y a en lui «un incurable désordre et qu’il doit beaucoup s’approcher pour voir quelque chose». C’est cela la lecture, s’approcher de la vie pour s’attacher aux détails.

– «La Promesse» a-t-il déclenché votre goût pour la littérature?

– Non, c’est venu plus tard, à 18 ans, quand je me suis mis à chercher des lectures qui avaient des échos avec ma vie. C’est à cet âge que j’ai découvert Moravagine, de Blaise Cendrars, qui a tout changé pour moi.

– Pourquoi?

– Je n’avais jamais lu une telle écriture de feu. Au deuxième tiers du livre, il y a cette phrase qui fait une page et demie. A 18 ans, cela m’avait beaucoup impressionné. J’ai relu Moravagine six fois depuis et il me fait toujours énormément d’effet. Je lisais aussi Les Chants de Maldoror, de Lautréamont, qui entrait en résonance avec la musique gothique que j’écoutais. Proust explique qu’il trouve dans sa vie comme des points de repère, des amorces pour la construction d’une vie véritable. Ces lectures ont provoqué ce changement en moi, la construction de liens visibles, l’établissement d’une constellation de livres qui construisent la personnalité. Je me suis vraiment construit à travers les livres.

– Est-ce qu’à l’adolescence vous vous êtes reconnu dans un personnage littéraire?

– Oui, dans Demian d’Hermann Hesse, un grand auteur à lire à l’adolescence. Demian, c’était moi, l’adolescent perturbé, en révolte contre le monde bourgeois.

– Est-ce qu’à 18 ans, vous pensiez devenir libraire?

– Non, je cherchais surtout à mettre des mots sur la vie. Avant de se suicider le poète Maïakovski a écrit: «La barque de l’amour s’est brisée contre les écueils du quotidien.» Les livres nous permettent de rafistoler la barque, de la conduire un petit peu mieux pour éviter un tant soit peu les écueils de la vie. La librairie est venue par hasard. J’étais disquaire, musicien et DJ et j’ai bien profité de cette vie-là. Je lisais énormément, au point que mes amis me disaient souvent que je m’étais trompé de métier, que j’aurais dû être libraire. A 30 ans, je les ai pris au mot.

– Votre façon de lire a-t-elle changé en devenant libraire?

– J’ai la chance de continuer à lire ce que je veux. Je ne lis pas pour trouver les livres que les gens pourraient hypothétiquement chercher. Il sort un livre toutes les 30 secondes, c’est perdu d’avance. Ce qui a changé, c’est que la lecture a cessé d’être pour moi une pratique pour devenir une façon de vivre. Elle est devenue plus importante que la vie. Je me suis vraiment perdu dans la lecture au point d’avoir parfois du mal à revenir à la vie elle-même. Comme libraire, j’ai aussi le souci et le privilège de partager mes lectures avec des inconnus, ce qui n’est pas toujours facile. Comme dit l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, on ne cherche pas des livres qui se vendent mais à vendre des livres que l’on aime.

– Quand trouvez-vous le temps de lire?

– Depuis que j’ai un enfant, c’est devenu plus difficile. J’avais trouvé une astuce au début, je lisais à ma compagne pendant qu’elle allaitait, cela nous permettait de lire en même temps. Maintenant que mon fils est plus autonome, je lis chaque matin une heure au Remor, le café en face de la librairie. Et comme tout le monde, le soir avant de dormir.

– Des coups de cœur à partager?

– Un récit autobiographique d’Elena Lappin, Dans quelle langue est-ce que je rêve?, aux Editions de l’Olivier. L’auteure est une scoute littéraire, elle cherche des livres à faire traduire. C’est à la fois des carnets de voyage parce qu’elle est née à Moscou, a émigré à Prague puis à Hambourg, Haïfa, New York et aujourd’hui Londres; et une enquête familiale puisqu’elle découvre au début du livre que son père n’est pas son père biologique. Et aussi Le Revers de mes rêves de Grégory Cingal. Nous avions tellement aimé son précédent, Ma Nuit entre tes cils, que nous en avons vendu 150 exemplaires, ce qui pour une petite librairie est un immense best-seller. Le Revers de mes rêves traite de l’amour de l’auteur pour le tennis. Pas besoin d’être fan de tennis pour apprécier: on y trouve de magnifiques pages sur Federer, le temps qui passe, la littérature. Le tout dans une langue proustienne et érudite.