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Mordecai Richler, le plus truculent des écrivains canadiens

Fils de ferrailleur, né dans le quartier juif de Montréal, doté d’une verve à toute épreuve, le romancier a créé des galeries de personnages inoubliables. Comme Duddy Kravitz, un Rastignac qui dégringole, d’échecs en désillusions

Parce qu’il était le fils d’un ferrailleur, Mordecai Richler n’a cessé de croiser le fer tout au long d’une œuvre aussi mordante que celle de Saul Bellow et aussi débridée que celle de John Irving. Au Canada, il est la troisième gloire nationale – avec Margaret Atwood et Alice Munro – mais on l’aurait un peu oublié si les Éditions du sous-sol n’avaient décidé de renflouer ses romans, avec de nouvelles traductions.

Né en 1931 dans le joyeux capharnaüm du Mile End – le quartier juif de Montréal –, Richler avait également une âme de baroudeur puisqu’il quitta son pays à la fin de l’adolescence pour écumer l’Europe avant de passer deux décennies à Londres. Rentré au bercail en 1972, il s’est alors installé dans les Cantons-de-l’Est avec sa femme et leurs cinq enfants. C’est là qu’il mourut, en 2001. Là, aussi, que ce trublion volontiers misanthrope signa «Oh! Canada!», un brûlot où il étrillait les Québécois francophones, accusés de tous les vices – nationalisme, misogynie et antisémitisme.

Père chauffeur de taxi

C’est pendant son exil londonien, en 1959, que Richler a échafaudé, en le pimentant d’argot yiddish, «L’apprentissage de Duddy Kravitz». Lequel Duddy, alias Duddel, pourrait être à la fois le cousin canadien de Tom Sawyer et, surtout, la – malheureuse! – réincarnation de Rastignac. S’il va se laisser dévorer par la plus farouche des ambitions, c’est pour prendre sa revanche, lui qui est né sous une mauvaise étoile dans le quartier juif de Montréal où son père est chauffeur de taxi – et proxénète à ses heures.

Nous sommes à la fin de la guerre et le jeune Duddy, un maigrichon à la peau basanée, n’a pas attendu de faire sa bar-mitsva pour se tailler une réputation de parfait chenapan, «avec l’étincelle de la rébellion dans le ventre». Un ado culotté, menteur, teigneux, insolent, celui dont les profs prononcent le nom «avec une moue de dégoût» dans l’école où il refourgue à ses copains des revues pornos, tout en les initiant au vol à la tire.

Meute de créanciers

«Là d’où venait Duddy Kravitz, les garçons grandissaient sales et tristes, aussi sauvages que les herbes qui poussent le long des voies ferrées» écrit Richler, qui raconte comment cet enfant perdu, «nourri de l’adversité comme Maxime Gorki», va multiplier les aventures plus ou moins foireuses afin de se faire une place au soleil. En travaillant dans un hôtel de luxe, d’abord. En essayant de monter une société de production audiovisuelle pour filmer cérémonies de mariages et autres fêtes de famille. En trempant dans toutes sortes de trafics avec, à ses trousses, une meute de créanciers.

Son rêve? Acheter une parcelle de terrain dans les Laurentides – sur les rives du Saint-Laurent – afin d’y construire un complexe hôtelier, avec la bénédiction de son grand-père Simcha, un cordonnier qui prétend qu'«un homme sans terre n’est personne».

Verve étourdissante

Grandeur et décadence. On peut compter sur Richler, le plus désabusé des écrivains canadiens, pour que son héros devienne un antihéros, au fil d’un roman très balzacien qui n’a rien d’un «apprentissage», contrairement à ce que suggère le titre: une régression sociale, plutôt, une accumulation de désillusions, d’espérances avortées et de déboires annoncés… Avec, en arrière-plan, le portrait grimaçant de la petite bourgeoisie juive de Montréal, au lendemain de la guerre. Oui, il y a du Irving et du Bellow sous la plume de Richler: une verve étourdissante et un regard féroce sur ce que deviennent les êtres, quand l’ambition les égare.

Dynastie rocambolesque

De cette truculence, de cette fringale romanesque, on a une autre preuve avec «Solomon Gursky», publié par Richler en 1989. Traduit il y a deux ans aux Éditions du sous-sol, il ressort en poche, dans la collection «Points/Seuil». Ce que le Canadien retrace dans cette saga, c’est – sur six générations – le destin chaotique d’une famille juive, les Gursky. Une dynastie tellement rocambolesque qu’elle est devenue légendaire: un inextricable nœud de mensonges et de vérités que devra dénouer le héros passablement alcoolisé de Richler, Moses Berger. Lequel se livrera à une enquête quasi-policière qui remonte jusqu’au fondateur de la famille, le diabolique Ephraim.

Né en 1817, cet aventurier-escroc, surnommé «le Corbeau» par les Esquimaux, a affronté les glaces de l’Arctique au sein de l’expédition de Franklin, en 1845, avant de se livrer à toutes sortes de trafics – armes ou alcool – et de se métamorphoser en prédicateur pour convertir les Inuits au judaïsme.

Au pays des loups

Autre personnage central, le petit-fils d’Ephraim, Solomon Gursky, un flambeur, un futur mafieux élevé à la dure au pays des loups, de quoi lui forger une âme de bourlingueur qui le poussera aux pires extrémités, aux quatre coins du monde, jusqu’au crash final – cet accident d’avion qui, prétend la légende, lui sera fatal.

Bien d’autres personnages – tous aussi extravagants – surgissent de cette fresque démesurée qui traverse presque toute la planète, entre l’Amérique de la prohibition et le Montréal des seventies, la ruée vers l’or et la révolution russe, les banquises du Pôle Nord et les bas-fonds londoniens… Richler n’a cure de ménager son lecteur mais son goût pour l’épopée nous pousse à ne jamais lâcher prise. Sous le signe de Jack London, cette fois!


Mordecai Richler, «L’apprentissage de Duddy Kravitz», trad. de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Editions du sous-sol, 416 p.

Mordecai Richler, «Solomon Gursky», trad. de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Points/Seuil, 686 p.

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