Sur l’arche de Noé, il y en avait deux. Elles sont infiniment plus nombreuses dans l’œuvre de Mordillo. La girafe était son animal totem, il en a dessiné des milliers, polochons réticulés emmanchés d’un long cou avec des yeux comme des balles de ping-pong et un museau patatoïde. La rondeur, c’est l’image de marque de Mordillo. Tout est dodu, moelleux: le museau des animaux, le pif de tout être humain et même les montagnes, cordillère de kugelhofs couronnés de neige comme d’une couche de crème…

Né le 4 août 1932 à Buenos Aires, Guillermo Mordillo a travaillé tout d’abord dans la publicité. A 20 ans seulement, il fonde un studio spécialisé dans la production de dessins animés. Fuyant la dictature en Argentine, il émigre au Chili, avant de s’installer à New York en 1960, puis à Paris en 1963 où il publie des illustrations et des bandes dessinées dans Lui, Paris Match, Marie-Claire ou Pif Gadget.

Dans les années 1970, la folie Mordillo se répand. Les enfants suent sur des puzzles Mordillo de 1000 pièces, les adolescents placardent des posters dans leur chambre et même les parents s’émerveillent de cet univers coloré et joyeux.

Parfois à la limite du non-gag, se contentant de saisir une situation drolatique comme une girafe en patins à roulettes dans la jungle, ou frôlant la nunucherie romantique (un funambule sur un arc-en-ciel), Mordillo aborde la cruauté métaphysique (le cosmonaute s’apprêtant à planter le drapeau sur une planète qui s’avère une baudruche) et dénonce les impasses du monde moderne (trafic, pollution, surpopulation…) avec une gentillesse indéfectible. Il excelle dans les panoramas fourmillant de détails et dessine autant de footballeurs que de girafes. Ses œuvres se caractérisent par leurs couleurs chatoyantes contrastant avec la blancheur immaculée des bonshommes – ainsi que par une totale absence de textes. Résidant en Espagne depuis la fin des années 1970, il est décédé à Majorque.