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Illustration de Vamille.
© Vamille Pour Le Temps ©

Livres

Morges, la ville où se joue l'avenir des écrivains

Le Livre sur les quais ouvre vendredi. En marge du festival, une journée professionnelle doit enfin aboutir à un système de rétributions des auteurs pour leurs prestations publiques

Le Livre sur les quais ouvre ses portes aujourd’hui à Morges. Jusqu’à dimanche, 300 auteurs vont signer leurs livres, participer à des rencontres publiques, monter sur scène, faire des lectures dans des trains et autres lieux insolites ou intervenir dans des classes. Autant de façon, aujourd’hui, de faire vivre le livre et d’inciter à la lecture. Autant de prestations que les écrivains proposent aux publics de ces festivals littéraires qui se multiplient en Suisse et ailleurs.

Lire aussi notre éditorial: Les écrivains, des artistes comme les autres

Parmi toutes les histoires que les écrivains vont transmettre aux spectateurs attendus nombreux au bord du Léman ce week-end, il en est une qu’ils essayent d’écrire en ce moment-même dans une atmosphère crispée. Au coeur de cette histoire-là, l’argent, celui que les écrivains réclament depuis longtemps pour leur rôle de conférenciers-animateurs-performeurs-lecteurs pendant les festivals. Une revendication qui traduit la transformation en cours du statut de l’écrivain et de la vie littéraire dans son ensemble (lire ci-dessous).

Or, jusqu’ici le Livre sur les quais refuse de rémunérer les écrivains pour leur participation aux rencontres avec le public en arguant qu’ils se rétribuent en faisant la promotion de leurs livres. Ce refus intervient alors que le Salon du livre de Genève a fait, lui, le grand saut le printemps dernier. En avril, la manifestation genevoise a rétribué pour la première fois les écrivains invités: 200 francs pour chaque prestations, hormis les dédicaces.

Décision trop rapide

A Morges, la décision genevoise a été jugée trop rapide. «Nous estimons que le sujet mérite une large concertation auprès de tous les acteurs de la chaîne du livre, au niveau romand. Nous devons aboutir à un concensus sur les types de prestations qui justifient une rémunération, sur les montants et surtout sur les sources de financement de ces rétributions», explique Sylvie Berti Rossi, directrice du Livre sur les quais. En ce premier jour de festival, se tient donc une journée professionnelle intitulée «Rémunération des auteur.e.s» qui réunit écrivains, éditeurs, libraires, organisateurs de manifestations littéraire et pouvoirs publics.

Or, cette journée n’est pas la première. Il y a deux ans, au Livre sur les quais, cette même thématique avait déjà fait l’objet d’une réunion professionnelle. En 2016, le climat était alors à la polémique. Une prise de position, dans Le Temps, d’un écrivain lassé de l’absence de rétribution de ses pairs au Salon du livre de Genève mettait le feu aux poudres et donnait une visibilité inédite à un combat mené depuis plusieurs années par l’Association des autrices et auteurs de Suisse (AdS). Si la question fâchait à ce point, c’est qu’elle secoue le modèle-même des festivals littéraires qui essaiment depuis une dizaine d’années. Sans le bénévolat des écrivains, le profil et surtout la taille de nombres de ces manifestations changeraient significativement. A l’époque, cette première journée professionnelle s’était conclue sans qu’aucunes décisions ne soient prises.

Apre mobilisation

Deux ans plus tard, le climat a changé. Juste avant le Salon du livre de Genève, en mars, le Salon de Paris traversait aussi le Rubicon après une âpre mobilisation des auteurs Jeunesse sur les réseaux sociaux. «L’idée que tout travail mérite salaire a fait son chemin. Les manifestations qui ne rétribuent pas les auteurs sont de plus en plus isolées et peuvent en souffrir sur le plan de l’image. Les pouvoirs publics, longtemps été silencieux sur cette question, ne le sont plus. Les écrivains eux-mêmes demandent spontanément les conditions financières de leur participation aux festivals», constate Nicolas Couchepin, vice-président de l’AdS. Pour Christine Salvadé, Cheffe de l'Office de la culture du canton du Jura et présidente de la Conférence romande des chefs de service et délégués aux affaires culturelles: «Les auteurs sont le core-business des festivals littéraires. Ces manifestations mettent en scène le livre et les auteurs sont les acteurs de cette mise en scène. A ce titre, ils doivent être rétribués.»

Si l’idée de rétribuer les auteurs semble admise, il s’agit encore de convenir d’un barème de rétributions. L’AdS conseille à ses membres de négocier entre 800 francs et 400 francs par intervention. «Il s’agit de simples recommandations et non pas de revendications, précise Nicolas Couchepin. Nous nous sommes inspirés de pratiques admises dans des professions proches.» Ces montants font réagir Olivier Babel, secrétaire général de l'ASDEL, l’association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires, partenaire du Livre sur les quais dans l’organisation de cette journée: «Si l’AdS maintient ces tarifs, aucun libraire ne pourra plus inviter d’écrivains pour des lectures ou des rencontres», regrette-t-il.

Enfin, le plus épineux: qui pour desserer les cordons de la bourse? Les organisateurs d’événements, souvent subventionnés? Les pouvoirs publics? Les éditeurs? Le public? Les éditeurs, comme le rappelle Olivier Babel «participent déjà aux frais de déplacements des écrivains invités. S’ils devaient les rétribuer, ils se substitueraient aux programmateurs.» Les yeux des acteurs du livres se tournent avec insistance vers les pouvoirs publics. Pour Cléa Rédalié, conseillère culturelle au canton de Genève: «Le Livre sur les quais ou le Salon du livre de Genève sont des manifestations d’envergure romande. Il est important qu'il y ait une recherche de solution au niveau romand. Quelles manifestations littéraire voulons-nous? Est-ce que privilégier la qualité plutôt que la quantité ne serait pas une piste intérressante? Avec des  programmations plus sélectives et plus lisibles où chaque auteur est rétribué? Le débat touche à la reconnaissance et à la professionnalisation de chaque acteur»


«Les jeunes auteurs n’ont pas de vision sacrée de l’écriture»

La difficulté à marier argent et création littéraire remonte au XIXe siècle, rappelle Jérôme Meizoz. A cette période, l’idéal littéraire se définissait contre le monde marchand. Notre entretien avec lui.

Jérôme Meizoz est professeur à l’Université de Lausanne et écrivain. Il a notamment publié La littérature «en personne». Scène médiatique et formes d’incarnation (Slatkine, «Erudition», 2016).

Le Temps: Pourquoi l’idée de rémunérer les écrivains pour des rencontres publiques fait-elle à ce point débat?

Jérôme Meizoz: Il existe une gêne ancienne des écrivains par rapport à l’argent. Depuis le XIXe siècle, l’idéal littéraire s’est défini contre le monde marchand, comme une création désintéressée. Mais au moment même où se répand l’idée d’une pure vocation d’écrivain, le journalisme prend son essor. Ainsi, des auteurs comme Balzac, Zola ou Jules Vallès ont dépendu du journalisme et ont dû composer avec leur idéal de littérature. Il fallait «pisser la copie». Flaubert y a échappé parce qu’il était rentier. Il avait horreur de prostituer son écriture au «commerce». Ce régime paradoxal entre une vocation idéale d’écrivain et la réalité du monde éditorial a perduré. Il explique le malaise à lier la création littéraire à l’argent.

Vivre hors du monde économique, c’est une vision très aristocratique de l’écriture?

Oui, dans la tradition française, cela date de la fin du XVIIIe siècle déjà, au moment où s’impose la célébrité du «grand homme». Les premiers exemples de cette célébrité, hormis celle des rois, ont été des figures de lettrés comme Voltaire et Rousseau. La littérature a partie liée avec la pensée, elle n’assume pas volontiers sa dimension matérielle, ce qui n’est pas le cas des arts techniques. Au XIXe siècle, dans une société plus démocratique, une élite sociale se reconstitue, garantie par la vocation artistique.

Ces traditions sont-elles spécifiquement françaises?

Elles sont très fortes en France même si le mouvement romantique, qui a assigné cette mission sacrale à l’écrivain, a touché de nombreux pays. Mais la tradition américaine est très différente. Le régime vocationnel désintéressé ne s’y est pas imposé. Il n’y a donc pas de honte aux Etats-Unis à être à la fois écrivain et journaliste, auteur de polars ou de reportages, etc., ni à revendiquer la rémunération de la création.

Les écrivains francophones quittent donc enfin le XIXe siècle?

Cela ne se fait pas d’un coup. Plusieurs modèles d’excellence littéraire continueront à coexister. Au XXe siècle, nombre d’écrivains assument le marché tout en défendant une vision idéale de la création littéraire: Georges Simenon, par exemple, distinguait dans sa production les ouvrages de sérialité industrielle et les romans littéraires.

Est-ce que le regard des écrivains sur leur propre pratique a changé?

On est passé d’une vision vocationnelle de l’écriture à une vision professionnelle. Les écrivains revendiquent un statut de travailleur artistique et donc des contrats, des salaires. Des études comme La condition littéraire de Bernard Lahire (2006) ou Portrait de l’artiste en travailleur (2003) de Pierre-Michel Menger ont été largement lus. A cela s’ajoute en Suisse romande la formation de plus en plus professionnalisante de la jeune génération, désormais consciente des enjeux économiques du métier.

C’est aussi la vie littéraire qui a changé de visage, non?

L’intérêt du public s’est lentement déplacé de l’œuvre vers la personne de l’écrivain. Le régime médiatique, avec la radio et la télévision, a joué un rôle d’accélérateur du processus.

Tout un secteur culturel est né de cette nouvelle visibilité des écrivains…

Oui, il y a une festivalisation de la vie littéraire, qui s’organise autour de tournées d’écrivains, d’événements ou de performances. Cette vie du livre au-delà du livre est encouragée par les éditeurs, les libraires et les lieux culturels. Les auteurs ont désormais plusieurs formes d’écriture et de représentation. On leur demande d’assumer une présence publique accrue pour promouvoir leur livre, dans un contexte de crise des ventes.

C’est particulièrement net auprès de la génération des 25-35 ans?

Cette génération est moins complexée idéologiquement à l’égard du marché. Elle est très imaginative pour vivre de sa plume et semble assumer un métier d’indépendant. Mais surtout, elle n’a pas une vision sacrée de l’écriture, elle est donc capable de pratiquer indifféremment l’écriture mercenaire ou intime, la contrainte et l’exigence personnelle. Bruno Pellegrino est un bon exemple. Il a écrit Là-bas, août est un mois d’automne, sur Gustave Roud, un livre revendiquant une forte autonomie littéraire et dans le même temps, il coécrit une série littéraire, Stand-by, selon un processus proche de la création scénaristique à contraintes.

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