Spectacle

Les morsures de Pouchkine en miniature

La metteuse en scène genevoise Mathilde Reichler marie avec brio l’ironie d’Alexandre Pouchkine et le lyrisme déchirant de Tchaïkovski dans «Fragments pour Onéguine». Elle raconte cette équipée pouchkinienne qu’elle rêve de prolonger à Moscou

Il raffolait du champagne et de la vitesse. Il est aujourd’hui aimé comme un frère d’âme par tout Russe qui se respecte. Alexandre Pouchkine (1799-1837) était joueur en tout, dans ses poèmes comme dans la vie. Pour cette raison, il aurait couvert de roses la pianiste et les quatre interprètes de Fragments pour Onéguine, qui était encore à l'affiche samedi soir au Théâtre de la Madeleine, à Genève. Il aurait ri de voir son Eugène Onéguine, ce roman en strophes et en vers, décousu d’une main experte. Et il se serait amusé d’entendre ces instantanés rythmiques palpiter entre deux chants, deux mélodies à faire choir tous les lustres de la sainte Russie.

Des vers qui sont des feux de joie

«Joli brigandage», aurait-il pouffé. A la demande de l’association Grain de scène, qui s’est fixée comme but de démocratiser l’opéra, la musicologue et metteuse en scène genevoise Mathilde Reichler réussit cette prouesse: marier le texte de Pouchkine, ses vers qui sont des feux de joie, et l’opéra que Tchaïkovski compose en 1879 à partir du roman. Elle emprunte à l’un et à l’autre les morceaux d’un spectacle lumineux et modeste, imparfait, certes, à l’interprétation parfois fragile, mais sous-tendu par une lecture inspirée et fervente. Ces Fragments pour Onéguine pourrait refleurir dans votre grenier. Vous en ressentiriez l’enchantement immédiat.

Tchaïkovski, dragueur de fantômes

Vous voulez voir? Entendez plutôt. Sur la scène, à main gauche, la pianiste Ludmilla Gautheron bat le rappel des esprits, guettée par un fauteuil, un guéridon, un phonographe, bazar de datcha encore dissimulé sous des draps. Sous ses doigts, Tchaïkovski est un dragueur de fantômes. Une demoiselle à l’air cavalier – Regina Bikkinina – invite à la suivre, dans l’ombre de Tatiana, cette évaporée que la passion chamboule à l’instant. Ecoutez alors Larissa Rosanoff: «Je ne suis pas malade, je suis amoureuse.» Et de qui? De cet insupportable Eugène Onéguine, séducteur à l’emporte-pièce, viveur, ripailleur.

Manœuvre désespérée

C’est que le gandin est volage, cynique même, quand il séduit Olga, la fiancée de son meilleur ami. Mais plus tard, bien plus tard, au dernier acte de ses frasques, il sera saisi par cette Tatiana désormais mariée. Dans la mise en scène de Mathilde Reichler, un silence suspend alors la musique. Puis Sacha Michon, dans le rôle d’Onéguine, manœuvre avec l’ardeur du désespoir. Le voici tout contre Larissa Rosanoff: ces deux sont envoûtés et déchirés à la fois. Il chante: «Le bonheur était si proche…»

L’aveu est d’autant plus bouleversant qu’il vous est comme adressé. Car la distinction de ces Fragments pour Onéguine, c’est de se jouer dans un cocon, avec une malice qui rend hommage à Pouchkine, ce champion de l’ironie, de l’adresse impromptue au lecteur, en disciple de Denis Diderot qu’il était. Le récit passe ainsi de bouche en bouche, porté, en français et en russe, par les comédiennes Elzbieta Jasinska et Regina Bikkinina.

Le prodige du traducteur André Markowicz

Pourquoi la langue d’Hugo? «Parce que nous nous adressons aussi au spectateur francophone, raconte Mathilde Reichler, et qu’André Markowicz est parvenu à exprimer la souplesse, la légèreté stupéfiante du vers de Pouchkine, dans une traduction merveilleuse (Actes Sud), à laquelle il a consacré près de vingt ans.»

A 15 ans, la découverte de la Russie

Pouchkine, Tchaïkovski. Deux fureurs de vivre, mais pas dans les mêmes habits: le premier virevolte comme l’escrimeur; le second réactive les volcans. Mathilde Reichler vit depuis longtemps à leur contact. Parce qu’à 15 ans, à l’occasion d’un échange entre une classe genevoise et une moscovite, elle est saisie par le grand hiver slave. Parce que ses études l’ont portée vers la littérature russe et la musicologie – elle enseigne aujourd’hui à la Haute Ecole de musique de Lausanne. Parce qu’elle a souvent éprouvé la force d’une œuvre en la montant, Moskva, Tcheriomouchki de Dmitri Chostakovitch notamment.

Deux chanteurs et deux pianos

«Quand Grain de scène m’a proposé de monter ce spectacle, j’ai pourtant hésité. Comment rivaliser avec de telles œuvres, quand on n’a que deux chanteurs et deux pianos? Mais comment résister aussi à un tel projet, à la possibilité de transformer en matière théâtrale le récit de Pouchkine, à celle de le mettre en résonance avec le lyrisme de Tchaïkovski?»

Son rêve aujourd’hui, c’est que ces Fragments pour Onéguine s’échappe comme la troïka du héros, en Suisse – une reprise est prévue à Chêne-Bourg, à Genève, en septembre – à l’étranger et en Russie, pourquoi pas. «Ce dialogue entre le roman et l’opéra est inédit, c’est un argument, non?» Elle a la bénédiction de Pouchkine, ce sabreur de champagne.


Fragments pour Onéguine, Genève, Théâtre de la Madeleine, rue de la Madeleine 10, sa 27 à 20h; Location et renseignements

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