Roman

La mort aux trousses

Avec «Massif central», Christian Oster signe un roman ironique et haletant sur la fuite d’un homme obsédé par un mystérieux persécuteur

Paul est en fuite. Il a quitté Maud, la femme qu’il aimait, et il a le sentiment d’être poursuivi. Pire, il est persuadé que l’obsédant Carl Denver, l’ex de Maud, en veut à sa vie…

D’où vient le charme de ce roman, si particulier et retors, qu’on a de la peine à résumer? D’abord il y a l’humour, l’ironie cinglante de Christian Oster pour croquer les personnages. Ensuite il y a Paul, narrateur faussement flegmatique, qui s’exprime en circonvolutions glaçantes mais cocasses: «En dépit de la désespérance qui m’avait investi depuis que j’avais quitté Maud, il me semblait que mourir dans un délai rapproché eût constitué une erreur. A toutes fins utiles, je préférais ne pas tomber dans la précipitation.»

Alors qu’il est plutôt veule et misanthrope, Paul, grâce au talent de Christian Oster, suscite la sympathie du lecteur. Il commence par se cacher à Saint-Sauveur, chez Alexandre Grevel, un ami qui «s’adonne depuis dix ans à la fabrication de prothèses dentaires». Son séjour dans la maison d’Alexandre («entre l’obsédant roulis d’un torrent, le halètement dégoûtant de ses deux chiens de berger et l’accablante gentillesse de sa femme») n’a, on le devine, rien d’une sinécure.

Fuite au hasard

Il doit quitter son refuge lorsque Carl Denver se manifeste de nouveau… A Limoges, il rencontre par hasard un camarade d’études, Antoine Levasseur, qui l’héberge à son tour et lui confectionne un sandwich au jambon dans sa cabane. Paul craint de «mourir d’ennui» chez Antoine, mais un drame survient. Il doit fuir encore.

La qualité de Massif central tient surtout aux dysfonctionnements qu’il orchestre. Dans ce roman décentré, les détails apparemment anodins prennent beaucoup de place, alors que l’essentiel de la vie de Paul et des raisons de sa fuite est maintenu dans le flou. Surtout, les décisions du héros sont irrationnelles. Ainsi, il choisit de rouler au hasard, sans regarder les panneaux routiers. S’il ignore où il se trouve, alors Carl Denver lui non plus ne le retrouvera pas, pense-t-il…

Le doute s’insinue

Paul pratique un langage double. La première phrase du livre, déjà, donne le ton: «Je ne dis pas que Carl Denver avait l’intention de me tuer.» En ne disant pas, Paul dit tout de même. Cet art subtil de la prétérition fait naître le doute et le malaise chez le lecteur, qui commence à se méfier de tout, de chaque signe, de chaque personnage rencontré. Le moindre détail pourrait annoncer le surgissement du fameux Carl Denver.

Le cauchemar de Paul devient le nôtre. L’homme qui le persécute nous terrorise parce que nous ne savons quasiment rien de lui. Si ce n’est, encore une fois, des détails… Son habitude d’arborer «un sourire de satisfaction, un sourire de fausse timidité, redoutable» qui laisse présager chez lui «un pic d’agressivité». Cet homme existe-t-il? Paul est-il paranoïaque? Le super-méchant se manifeste pourtant, régulièrement, de façon glaçante et radicale, laissant des morts sur sa route…

Art du non-sens

Paul a quelque chose d’un personnage à la Beckett, absurde et tragique. Il a un penchant pour la dérive et la dissolution. Ce qu’il cherche, c’est un «trou» où disparaître. «J’ai bifurqué. L’avantage des bifurcations, c’est qu’on peut se perdre. Au fond ça me convenait assez bien.» Il ne fait qu’utiliser les personnes qu’il rencontre, se méfie des rapports humains, tous peu ou prou perçus comme prédateurs et aliénants. Le talent de Christian Oster est d’exprimer la tragique incommunicabilité entre les êtres avec une drôlerie corrosive et une tension haletante.

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On le devine, Massif central, in fine, ne doit pas tant son charme à l’histoire qu’il raconte, ni au récit qu’il construit admirablement. A 69 ans, après quatre livres publiés à L’Olivier et quatorze aux Editions de Minuit, après des ouvrages pour la jeunesse et des polars, Christian Oster est passé maître dans l’art du non-sens, drôle et captivant. Il a forgé ce qu’il y a de plus précieux pour un écrivain: un style.


Christian Oster, «Massif central», L’Olivier, 155 p.

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