Claude Stratz sous les lustres de la Comédie-Française. Le premier spectacle de l'ex-directeur de la Comédie de Genève dans la maison de Molière était en soi une invitation à sauter dans le premier TGV à destination de Paris. Pas seulement parce qu'il est rarissime qu'un metteur en scène suisse soit invité à diriger la troupe du Français (le précédent était André Steiger), mais surtout parce que Claude Stratz est l'une des plus belles figures de la scène romande, un créateur qui sait donner à ses lectures une tournure personnelle, honorer un texte sans jamais le violenter. Et parce qu'on se réjouissait de découvrir comment il avait traité Le Malade imaginaire, ultime comédie de Molière. Autant dire d'emblée que ce Malade est beau comme une danse de masques au crépuscule, poignant comme le paraphe du mourant au bas de son testament et joyeux comme une farce faite à un vieil oncle grincheux.

Un constat en préambule. Ce Malade imaginaire n'est pas l'énième portrait d'Argan, hypocondriaque à tendance paranoïaque, despote avec sa fille Angélique (Julie Siccard, faussement candide et vraiment émouvante en amoureuse aux abois) et dindon ridicule plumé par son épouse, Béline (Catherine Sauval). Le propos de Claude Stratz est à la fois plus grave et plus drôle que cela. Le metteur en scène a voulu rappeler que ce Malade est l'œuvre d'un artiste qui sent sa mort imminente (Molière mourra quasiment sur scène en jouant Argan le 17 février 1673), d'un écrivain qui trempe sa plume dans une encre de sang et qui s'injecte ainsi une bonne dose de comédie dans les veines. Parce que le rire est pour Molière le seul viatique qui vaille.

La mort aux trousses d'un côté, la soif du jeu de l'autre. Le spectacle est porté par ce double courant. Première image: Argan, chemise blanche sur chair pâle et voluptueuse, passe en revue sa pharmacopée et détaille les factures de ses apothicaires. Alain Pralon, qui donne à la folie raisonnée de son personnage une humanité folle, trône ainsi sur sa chaise de roitelet promis au supplice. Derrière lui et comme très loin de lui, un mur dans la clarté du petit matin, avec des colonnes en trompe-l'œil et deux issues barrées par des briques rouges. Ce tableau signé du scénographe vénitien Ezio Toffolutti est aussi saisissant que significatif: Argan est malade, travaillé de l'intérieur par une faille qui ne cesse de se creuser, par un manque sans nom et sans remède – les colonnes du fond sont d'ailleurs tronquées. Et quand le héros, seul au milieu de cette salle de palais désaffectée, agite sa clochette pour appeler Toinette (Catherine Hiegel, toujours juste en maîtresse du jeu), lorsqu'il martèle, timbre glabre, «Drelin, drelin», on comprend que la tragédie couve sous le turban légendaire de l'égrotant.

La force de la lecture de Stratz? Avoir pris au pied de la lettre la maladie d'Argan, sans sacrifier la vitalité du rire, le bonheur des lazzis. Alain Pralon est donc bien ce tyranneau dupé par sa fille Angélique et par Cléante (Eric Ruf, quelle aisance, quelle prestance en jeune premier!), amoureux de la belle qui se fait passer pour un maître de musique dans une des scènes les plus jouissives du spectacle. Mais il est surtout cet homme cerné par l'invisible, obsédé ici par le temps qui grignote son corps (l'horloge qui compte les coups dans cette version), goûtant sans cesse, comme à un fruit défendu, au néant. Pas étonnant dès lors que les scènes les plus émouvantes soient celles où le héros teste l'inconnu. Lorsqu'il joue par exemple le mort sur le conseil de Toinette, pour s'assurer de la bonne foi de son épouse (qui n'est qu'une fieffée coquine) et de l'amour de sa fille. Ou lorsqu'il découvre qu'il est potentiellement meurtrier, lorsqu'il croit avoir tué Louison, sa petite-fille.

Trop macabre donc, la comédie? Mais non. Disons qu'elle tient lieu d'exorcisme. A l'image des deux issues murées qui s'effondrent à la fin, pour faire place au délire des masques de la commedia dell'arte, à Polichinelle et à sa bande qui font d'Argan le roi des médecins pour rire. C'est alors un abcès d'angoisse qui crève. C'est aussi une forme d'extrême-onction démoniaque. Comme pour souffler que seul l'art rend supportable la maladie de la mort.

«Le Malade imaginaire» à la Comédie-Française, à Paris. Jusqu'au mois de juillet (tél. 00331/44 58 15 15).