disparition

La mort d’un guide au chemin des délices

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, s’est éteint. Pourfendeur du maoïsme, traducteur de Confucius, l’éminent sinologue restera comme une lumière pour la connaissance culturelle de la Chine

La mort d’un guide au chemin des délices

Disparition Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, s’est éteint à 78 ans

Pourfendeur du maoïsme, traducteur de Confucius, l’éminent sinologue restera comme une lumière pour la connaissance culturelle de la Chine

Pierre Ryckmans n’attrapera plus les petits poissons insolites de la littérature, ces détails minuscules de la vie des grands auteurs qu’il se plaisait à collecter pour leur rendre leur dimension terrestre, banalement humaine. Il est mort le 10 août à Canberra à l’âge de 78 ans.

Le Belge catholique éduqué à Louvain avait débarqué avec fracas sur le quai politique parisien en 1971 avec un ouvrage parfaitement iconoclaste pour l’époque, Les Habits neufs du président Mao, pour lequel Champ Libre, son éditeur, lui avait conseillé d’employer un pseudonyme. C’est donc sous le nom de Simon Leys, référence au Leys de Victor Segalen et au prénom originel de l’apôtre Pierre, qu’il jeta à la connaissance du public la vérité sur la Révolution culturelle maoïste: des monceaux de cadavres, des hordes de criminels décervelés, des paysans affamés, le mensonge roi, la haine sous toutes ses formes, la destruction du passé, la violence absolue au service du parti absolu.

Qui était donc ce Simon Leys inconnu au bataillon de l’intelligentsia qui osait s’en prendre aux idoles pro-Mao de la pensée révolutionnaire française? Un curé défroqué de Belgique, d’apparence timide, qui s’était retrouvé en Chine par une astuce du hasard, y était resté, avait appris le chinois, avait côtoyé les Chinois et s’était pris d’une douleur toute naturelle pour ce qui était en train de leur arriver.

Son livre, à l’exemple des grands textes qui avaient révélé la réalité du communisme russe dans les années 1920, devint le départageur des affinités idéologiques: d’un côté les idolâtres maoïstes, de l’autre, les laïcs, les démocrates et tous autres humanistes ouverts à l’idée que le totalitarisme pouvait bien s’être emparé de la Chine. Il y eut de mémorables soirées de télévision où Leys ne se gêna pas de traiter d’imbéciles les zélateurs de l’homme nouveau chinois. «Il est normal que les imbéciles produisent des imbécillités comme les pommiers produisent des pommes, dira-t-il à l’adresse d’une intellectuelle italienne invitée par Bernard Pivot. Mais moi qui ai vu chaque jour de ma fenêtre le fleuve Jaune charrier des cadavres, je ne peux pas accepter cette présentation idyllique par madame de la Révolution culturelle.»

Il y eut des vacheries de la part des accusés, qui révélèrent la vraie identité de Leys afin qu’il soit interdit d’entrée en Chine. Il y eut des livres contre lui, puis de nouveaux livres de Leys contre eux, Images brisées, puis Ombres chinoises, en 1976, La Forêt en feu, en 1983, L’Humeur, l’honneur, l’horreur, en 1991. Le sinologue avait une longueur d’avance philosophique. Citant saint Augustin, il écrivait: «Les gens ont un tel amour de la vérité que lorsqu’ils se mettent à aimer une autre chose, ils la tiennent pour la vérité. Comme ils n’ont pas envie d’être pris à avoir tort, ils refusent qu’on leur montre leur erreur. Ainsi, ils finissent par haïr la vérité, pour le bien de la chose qu’ils se sont mis à aimer, au lieu de la vérité.»

Il reste aujourd’hui de cette formidable bataille la piteuse débâcle morale des maoïstes et la victoire d’un homme qui a fait honneur à la Chine dans ce qu’elle a de meilleur par son histoire et ses arts. Traducteur de Confucius, infatigable décrypteur de la peinture et de la calligraphie, découvreur des lettres classiques chinoises, le Ryckmans qui s’est finalement fondu dans Simon Leys restera comme une lumière pour la connaissance culturelle du continent chinois.

Il était protégé de la dérive par la saine distance qu’il entretenait avec la politique. Admirateur et grand connaisseur de George Orwell, il préférait comme lui la pêche à la ligne et l’étude des grands chefs-d’œuvre car, écrivait-il dans son Orwell ou l’horreur de la politique, «si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de le tenir à l’œil». Passé la colère, lui, Simon Leys, se passionnait pour la littérature maritime, dont il traduisit en français l’un des grands textes de 1840 sur la vie des matelots, Deux Années sur le gaillard d’avant, de l’Américain Richard Henry Dana.

Fouillant dans l’œuvre de ses maîtres, Michaux, Conrad, Segalen, Simone Weil, Milosz et bien d’autres, il cherchait à en découvrir l’humanité simple et décente. Il retenait du prince de Ligne cette définition de la noblesse: «l’obligation de ne rien faire d’ignoble». Il aimait en ce personnage du XVIIIe siècle «l’exquise maladresse d’un homme sans profession, libéré de l’utile». Le recueil d’articles et d’essais dans lequel il donnait ce commentaire, en 2012, était d’ailleurs joyeusement intitulé Le Studio de l’inutilité. Une pirouette de la part d’un auteur hanté par la quête du sens, d’un inspecteur dépêché à la section des mensonges (il passa les menottes à Sartre dans Le Bonheur des petits poissons, en 2008), d’un professeur d’humanité qui se sera employé jusqu’au dernier moment à trier entre ce que les humains font de grand et ce qui les abaisse. Nous avons perdu un guide au chemin des délices.

«Si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé…»

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