Avec sa tignasse de vieil anar et ses légendaires coups de gueule - le dernier, pour s'opposer à la guerre en Irak -, Kurt Vonnegut fut le grand pourfendeur d'une Amérique qu'il jugeait coupable de tous les maux. Miraculeusement rescapé de l'incendie de son appartement new-yorkais, en 1999, il vient de partir en fumée, à 84 ans. Sa voix libertaire nous manquera, ainsi que sa plume cinglante, affûtée chez son maître Voltaire. Peinture de nos égarements, réalisme-panique, humour macabre, épouvante, satire au vitriol, inventaire des gâchis planétaires, tout cela se mêle dans son œuvre, l'une des plus emblématiques des lettres américaines.

Après des débuts dans l'underground et la contre-culture - il était alors employé à la General Electrics -, Kurt Vonnegut s'était peu à peu installé dans un univers tranquillement foutraque et joyeusement déconcertant. Au cœur de presque tous ses livres, cette scène cauchemardesque qu'il ne cessa d'exorciser: le bombardement de Dresde, en 1945, auquel il survécut miraculeusement après s'être camouflé dans les sous-sols d'un abattoir. Un traumatisme que l'on retrouve dans le cultissime Abattoir 5 (1971), opéra déglingué où des bidasses beckettiens dansent une inoubliable «farandole avec la mort». Grâce à ce brûlot antimilitariste, concocté sous la double houlette de Swift et de Buster Keaton, Vonnegut allait devenir l'un des mentors des pacifistes d'outre-Atlantique.

Des romans délirants

Mais il fut aussi le Docteur Mabuse de la génération beatnik, en signant une flopée de livres très influencés par la science-fiction: savants détraqués, extraterrestres déboussolés, robots exterminateurs, créatures faustiennes échappées de Tralfamadore - sa planète fétiche -, toute cette ménagerie se bouscule aux portes de romans toujours délirants - Le pianiste déchaîné, Les sirènes de Titan, Le berceau du chat, R comme Rosewater ou le célèbre Breakfast du champion, traduits au Seuil. Partout, la même ironie dévastatrice tempérée par un stoïcisme amer: derrière ses pirouettes, le cher Vonnegut cachait un moraliste sévère. Lequel, dans un récent pamphlet (Un homme sans patrie paru en France chez Denoël), lançait ces mots en guise de testament: «Je sais qu'il n'y a pas une foutue chance pour que l'Amérique devienne humaine et raisonnable.»