Genre: histoire
Qui ? Timothy Snyder
Titre: Terres de sang
L’Europe entre Hitler et Staline
Chez qui ? Gallimard, 708 p.

Qui ? Tony Judt avec Timothy Snyder
Titre: Thinking twentieth century
Chez qui ? William Heinemann, 414 p.

C’est une lapalissade: ce qu’on voit dépend de l’angle sous lequel on regarde. Le saisissant livre de Timothy Snyder Terres de sang démontre de façon frappante à quel point un modeste déplacement du point d’observation peut être fécond, même appliqué à des faits largement étudiés et connus. Rompant avec les catégories d’une historiographie élaborée avant tout en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, il choisit l’unité de lieu: les terres baltes, polonaises, biélorusses et ukrainiennes que Hitler et Staline se sont partagées en septembre 1939 avant de se les disputer et où se sont donc succédé les exactions des deux régimes, causant 14 millions de morts entre préparation du conflit et affrontements.

Parmi ces victimes figurent 5,4 millions de juifs exterminés dans le cadre de la Shoah. Une tragédie dont la mémoire occidentale, organisée autour de l’image paradigmatique du camp de concentration, est biaisée, relève Snyder. Les juifs massacrés dans les terres de sang ont été forcés de creuser des fosses dans lesquelles ils ont ensuite été abattus par balles ou transportés dans les usines de gazage de Chelmno, Belzek, Sobibor et Treblinka II, où souvent n’était prévue aucune possibilité d’hébergement: on n’y passait pas la nuit. Seule une partie des juifs d’Europe occidentale et ceux raflés en 1943 et 1944 en Italie et en Hongrie ont été transportés à Auschwitz, demeuré, parce que certains ont pu en revenir, l’emblème d’un assassinat de masse qui s’est perpétré surtout ailleurs.

Au moment où il est mis en œuvre, cet assassinat constitue en somme un redéploiement du Generalplan Ost, ambitieux projet de colonisation des terres prises à l’URSS qui doit permettre aux Allemands de tirer les profits du travail servile de ce qui restera de la main-d’œuvre slave après l’élimination de quelques dizaines de millions de bouches inutiles. Le Plan de la faim, adopté en mai 1941, fournit le moyen de ces assassinats de masse: la famine consécutive à l’accaparement du blé ukrainien au bénéfice des populations allemandes.

L’idée n’est pas nouvelle. Entre 1932 et 1934, Staline a délibérément laissé mourir 5 millions d’Ukrainiens, en conséquence d’un plan d’industrialisation forcée qui passait par la collectivisation de l’agriculture et le transfert des ressources agricoles vers le commerce extérieur.

Les deux dictateurs ont aussi une idée assez proche du sort à réserver aux élites polonaises: elles doivent disparaître pour permettre l’asservissement d’un peuple que ni l’un ni l’autre n’envisage de laisser survivre en tant que tel. Staline, là aussi, est le premier à agir, dans une épuration de prétendus espions parmi les populations polonaises d’URSS en 1933. Dès l’automne 39, les déportations reprennent parallèlement aux exécutions de masse et aux expulsions menées par les Allemands de l’autre côté de la ligne Molotov-Ribbentrop. Les 21 892 officiers polonais tués à Katyn et sur d’autres sites sont abattus dans le même but: éliminer une Pologne des Lumières, en contradiction avec les représentations et les plans de vainqueurs.

Faute de maîtrise totale sur la plaine ukrainienne, la Wehrmacht n’appliquera le Plan de la faim que sporadiquement – avec tout de même 50 000 morts, notamment à Kiev. Et ses principales victimes sont les 3 millions de prisonniers de guerre soviétiques, qu’on ne prend souvent pas la peine d’enregistrer avant de les enfermer dans les camps où ils périssent d’inanition, et le million de Léningradois morts pendant le siège de la ville entre 1941 et 1944.

Des prisonniers soviétiques servent également à tester le moyen qui doit être employé à Auschwitz contre les juifs d’Europe: le gazage au cyanure d’hydrogène ou Zyklon B. D’autres, pour éviter d’être affamés à mort, s’engagent dans les troupes auxiliaires qui collaborent à la Solution finale. En Ukraine et en Pologne aussi, des victimes aident à assassiner d’autres victimes, poussées sans doute par un antisémitisme traditionnel mais aussi par la volonté de venger les exactions du NKVD soviétique, où figuraient de nombreux juifs – les grandes purges antisémites ne commenceront qu’après 1945. Là comme en Allemagne, il est donc relativement facile de représenter les juifs comme principaux responsables de la guerre et de tous les malheurs qui y sont associés. Une idée dont la patente absurdité ne doit pas faire oublier qu’elle déployait alors une réelle force de conviction. Embauchés dès l’été 1941 dans l’assassinat des juifs, les officiers de la Wehrmacht ont la motivation supplémentaire de nourrir leurs troupes, dont ils doivent prélever la subsistance sur l’habitant.

Au jeu des responsabilités, les Allemands ne vont pas tarder à payer leur écot: si l’on ne compte pas les millions de femmes allemandes violées par les soldats de l’Armée rouge, on sait que 600 000 prisonniers faits à cette occasion sont morts dans des camps soviétiques. Plus de sept millions ont quitté leur foyer dans le cadre du grand plan de nettoyage ethnique nécessaire pour déplacer les frontières polonaises à l’Ouest. Un plan monté avec la collaboration des Alliés mais mis en œuvre par l’URSS avant 1945.

Au terme de ce voyage glaçant, la comparaison entre terreur nazie et terreur stalinienne se dégage des débats idéologiques qui l’ont souvent dominée. Paradoxalement, l’idée d’une catégorie unique d’horreur totalitaire est aussi ébranlée. Comme toute essentialisation du malheur. Timothy Snyder ne perd jamais de vue que si beaucoup d’habitants des terres de sang étaient voués à la mort, les juifs étaient, avec les Roms et les Sintis, les seuls qui devaient absolument mourir jusqu’au dernier. Mais il s’élève avec vigueur contre tout enrôlement des morts dans une victimologie nationaliste: dans les catégories démentes des bourreaux, on avait souvent plusieurs raisons de mourir.

On retrouve le même souci de bousculer les catégories historiographiques dans la passionnante conversation avec Tony Judt que Snyder publie en anglais. Cette enquête dans les espoirs, les impasses et les crimes du XXe siècle est menée à travers l’histoire de Judt lui-même et de ses engagements intellectuels et politiques, dont le dernier a consisté, quelques années avant sa mort, à être un des rares aux Etats-Unis à s’opposer à l’invasion de l’Irak. Pour une conclusion qui se rapproche de celle de Terres de sang : notre devoir envers les victimes des innombrables massacres dont est entaché notre passé récent n’est pas un devoir de mémoire, mais bien un devoir d’histoire.

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Timothy Snyder

«Terres de sang», p. 612

«La petite juive qui griffonna un mot à sa mère sur le mur de la synagoguede Kiev appartient-elle à l’histoire polonaise, soviétique, israélienne ou ukrainienne?»