La mort sur fond de ragoût de porc

Scène A Lausanne, Anne-Frédérique Rochat parle de mort sur un mode acidulé

L’écrivaine et actrice romande affectionne les récits de famille

Une jeune femme qui désire mourir, un jeune homme qui désire tuer. Internet ne permet pas que des rencontres amoureuses. Sur la Toile, tous les souhaits, même les plus sombres, peuvent trouver un relais. Et ces deux-là, tueur et future tuée, devaient se rencontrer. Pourtant, L’Echappée, au Théâtre 2.21, n’est pas un spectacle sinistre. Ecrit par la Veveysanne Anne-Frédérique Rochat, qui joue aussi dans la pièce le rôle d’une sœur obsédée par le ragoût de porc, le texte déroule un fil tragi-comique qui permet de rire du pire. A la mise en scène, Olivier Périat renforce cette tonalité avec un traitement de l’espace et du jeu joliment décalé.

Anne-Frédérique Rochat, 37 ans, affectionne les récits de famille marqués par la mort. Dans A l’abri des regards, son dernier roman, l’auteure et comédienne raconte le parcours d’une femme qui s’éloigne de son mari et de ses deux filles pour recoller les morceaux d’un passé perturbé par la mort de sa mère à l’accouchement. Anaïs, c’est son nom, trouve une chambre chez Basile, un homme devenu veuf dans les mêmes circonstances, et le récit, rédigé à la première personne, circule entre elle, sa fille de 8 ans et cet hôte, taxidermiste, dont le salon est rempli d’animaux naturalisés. L’écriture, proche du cœur et du corps, recense avec beaucoup de justesse la complexité des désirs et évite le piège du sordide, malgré des deuils récurrents – même la souris blanche y passe.

Dans L’Echappée, à voir cette semaine encore à Lausanne, même capacité à mettre des bulles de légèreté dans une matière a priori pesante. Là aussi, la mort rôde partout. Car si Ingrid (Carine Barbey) souhaite mourir, c’est que le reste de sa famille s’est suicidé dans un trip type Temple solaire et l’a oubliée. Pareil pour Simon (Lionel Frésard): s’il souhaite connaître ce moment où une «âme lui glisse entre les doigts», c’est parce que sa propre mère s’est pendue. Une absence que sa sœur, Solange (Anne-Frédérique Rochat), compense en mangeant du ragoût de porc à outrance…

Complaisance dans la noirceur? Oui sur le fond, surtout avec l’acte ultime de la sœur… Mais la forme, du texte et de la mise en scène, apporte une tout autre dimension. Déjà, les phrases sont courtes et joueuses. Multipliant les quiproquos (qui est qui pour qui?), les inventaires et les quiz. Ensuite, sur scène, Olivier Périat opte pour une stylisation qui rompt tout réalisme. Le foyer de Simon et Solange cohabite avec le sous-bois, seuls les éclairages marquent le passage de l’un à l’autre. Par ailleurs, les personnages regardent le public avec des expressions figées, alternant en un éclair joie et effroi, ce qui dédramatise la fable, lui enlève du poids. Enfin, entre les scènes de dialogue, des séquences de karaoké terminent de profiler cet objet du côté du kitsch, loin de tout accablement.

Mais, du coup, on se demande ce que veut vraiment dire Anne-Frédérique Rochat? Qu’on a tous un ragoût de porc qui nous permet de braver la mort? Qu’on est tous hantés par des deuils multiples qui nous fondent et nous freinent en même temps? Pas très inédit. Le mieux, dans ce spectacle très maîtrisé et séduisant, ce n’est pas ce qu’il nous apprend, mais son traitement joliment grinçant.

L’Echappée, jusqu’au 18 janv., au Théâtre 2.21, Lausanne, 021 311 65 14, www.theatre221.ch

Les personnages affichent des expressions figées, alternant joie et effroi