La mort rôdait toujours autour de ses défilés. Elle dépliait deux ailes sur ses collections profondes comme l’aisselle d’un corbeau. Sur les épaules souvent très marquées de ses vestes taillées à la serpe, sur ses robes extravagantes, sur ses toilettes architecturées comme pour affronter des bals funèbres. Récemment, à Milan où il avait fait défiler sa dernière collection masculine, il y avait du bestiaire empaillé et emplumé sur les imprimés overall et les cagoules de ses mannequins, et même sur le corps du chanteur Sting, qui avait accepté de poser pour lui.

Alexander McQueen. De lui, vous vous rappelez les énormes ergots dont il avait ensaboté ses mannequins féminins, à Paris, en octobre dernier, et dont on avait publié la photo en grand dans ce journal, pour un défilé filmé et projeté en direct sur multi-écran et sur le corps des mannequins eux-mêmes, show peuplé de serpents, de caméras reptiliennes et de filles hors de prix. La mort, Alexander McQueen l’avait thématisée (vous vous souvenez de son défilé de diplôme, intitulé «Viol dans les High­lands», n’est-ce pas?). De même, ses vêtements, outre leurs coupes impeccables et leurs luxueuses finitions, parlaient-ils de violence, d’excès, de rage, de fragilité, ou d’une forme de beauté bizarre comme lorsqu’il avait fait défiler, en 1998, une jeune femme amputée des deux jambes? La mort, Alexander McQueen l’a appelée puisqu’il a été découvert, le 11 février dernier, sans vie à son domicile londonien, vraisemblablement décédé par suicide. McQueen, 40 ans, connu pour ses hauts et ses bas, lui qu’on surnommait le hooligan du luxe, n’aurait pas supporté le décès de sa maman dont l’enterrement était programmé pour ce vendredi 12 février. Il se serait pendu.

Alexander McQueen n’avait pas la manière (ni surtout les manières) rigolarde d’un Marc Jacobs. Il n’avait pas l’ubiquité coquette d’un Lagerfeld. Ni le folklore virtuose de son compatriote John Galliano. De ses origines populaires, Alexander McQueen avait gardé l’accent et une absence d’affectation. A 16 ans, fils d’un chauffeur de taxi, il entre en apprentissage chez plusieurs tailleurs londoniens célèbres (Anderson et Sheperd) – c’est à cette époque, dit-on, qu’il aurait glissé des messages cochons dans les doublures des vestes du Prince Charles. Au début des années 1990, il lance sa marque, intègre la fameuse St Martin’s School de Londres, école alors à son apogée. A 27 ans, il est engagé pour reprendre les guides de la maison Givenchy (LVMH). Qu’il quitte pour ouvrir sa propre marque de luxe, cette fois dans le giron du groupe PPR. Suivent récompenses, tapis rouges (Kate Moss, Cate Blanchett, Rihanna, Lady Gaga, etc.) et boutiques dans le monde entier.

McQueen était un des derniers designers de mode en vogue à considérer la mode autrement que comme un enjolivement. L’élégance de ses collections recelait aussi des paysages intérieurs.

«La mode meurt jeune, écrivait Cocteau. C’est ce qui fait sa légèreté si grave.» McQueen était le couturier, très génial, de cette gravité-là.