«Ils m’ont empoisonnée», confie à plusieurs reprises Imane Fadil à des proches. Ce témoin clé dans un procès contre l’ancien premier ministre Silvio Berlusconi est alors dans un lit d’hôpital dans la périphérie milanaise depuis plus d’un mois. Elle est anormalement maigre et, selon l’un de ses amis, son corps est couvert de contusions. L’ancien mannequin d’origine marocaine meurt le 1er mars à l’âge de 34 ans, d’un mal que les médecins n’ont pas réussi à identifier. Une enquête pour homicide volontaire est ouverte, mais la justice n’exclut pas une mort naturelle.

Un voile de mystère entoure le décès d’une femme ayant promis de révéler dans un livre en cours de rédaction de nouvelles preuves à charge contre le «Caïman» concernant ses célèbres soirées «bunga bunga», décrites comme orgiaques. Des traces de substances «dangereuses», voire radioactives, présentes dans le corps de la victime, le possible empoisonnement mal communiqué par la clinique et l’isolement du cadavre alimentent depuis bientôt une semaine ce thriller politique mêlant sexe et pouvoir.

Des métaux lourds dans son corps

Le procureur de la capitale lombarde a ainsi décidé de s’exprimer devant la presse lundi. Une «présence élevée de cadmium et d’antimoine» et des «valeurs de chrome et de molybdène supérieures à la norme» ont bien été trouvées dans le cadavre, a confirmé Francesco Greco. Il s’agit de métaux lourds pouvant notamment se trouver dans une pile ou dans le plastique. L’autopsie attendue entre mercredi et jeudi devrait apporter plus de détails, notamment quant à l’éventuelle radioactivité des métaux, qui expliquerait l’isolement de la victime dans une morgue milanaise. Un enquêteur confirmait au Corriere della Sera la semaine dernière un taux de radiation «comparable à celui d’une personne ayant travaillé trente ans dans une fonderie».

Imane Fadil emporte avec elle sa vision et sa vérité du Rubygate, le scandale ayant marqué le début du déclin du berlusconisme. Quand elle participe aux soirées organisées dans la résidence de l’ancien chef de gouvernement à Arcore, au nord-est de Milan, elle apparaît déjà à la télévision et rêve de devenir journaliste sportive. Elle espérait «qu’il suffirait d’entrer dans ce milieu pour obtenir un travail», confie-t-elle dans une interview publiée en avril dernier par Il Fatto Quotidiano. Mais après avoir compris la dynamique de ces fêtes, elle décide de tout raconter à la justice. Elle se constitue ensuite partie civile dans les procès contre le magnat des médias.

Début 2015, Silvio Berlusconi est définitivement acquitté dans le premier et principal procès lié à l’affaire Ruby. Il est absous en appel et en cassation après une condamnation en première instance à 7 ans de prison et à l’interdiction à vie de tout mandat public pour prostitution de mineure et abus de pouvoir. Le scandale éclate fin 2010, quelques mois après l’arrestation de Karima El Mahroug, dite «Ruby la voleuse de cœurs». Le premier ministre appelle alors la police pour faire libérer la jeune fille, affirmant qu’il s’agit de la nièce du président égyptien Hosni Moubarak. Elle est en réalité Marocaine, âgée de 17 ans et participait aux soirées de la villa d’Arcore. Elle affirme aujourd’hui n’avoir jamais rencontré Imane Fadil.

«Je n’ai jamais connu cette personne»

«Je n’ai jamais connu cette personne et je ne lui ai jamais parlé, a également réagi Silvio Berlusconi en fin de semaine dernière. Ce que j’ai lu de ses déclarations m’a toujours fait penser qu’il s’agissait de choses inventées et absurdes.» Dans son premier témoignage aux magistrats reportés intégralement dans le livre illustré Ruby, paru aux Editions Round Robin, la jeune femme disparue raconte pourtant avoir été personnellement accueillie par le premier ministre dans sa villa milanaise. Elle révèle aussi son malaise lorsque des jeunes femmes commencent à danser habillées en religieuses ou en dévoilant leurs parties intimes, avant d’être personnellement rassurée par son hôte.

Dans l’une de ses dernières apparitions médiatiques, en septembre dernier, Imane Fadil explique ne pas s’attendre «à ce qu’il [Berlusconi] aille en prison» car «il s’agit d’une vieille personne», mais elle réclame toujours «justice pour tout ce qui s’est passé». L’affaire l’ayant laissée dépressive et sans travail, elle s’estime lésée. A La Repubblica, elle jure avoir «repoussé de nombreuses tentatives de corruption de la part de monsieur Silvio Berlusconi». Un procès baptisé «Ruby Ter» est en effet toujours en cours pour déterminer si des témoins ont été corrompus.

Dans l’attente de l’autopsie, les enquêteurs ont déjà entendu le directeur sanitaire de l’hôpital où est morte Imane Fadil. Ils tentent de comprendre pourquoi le possible empoisonnement n’a pas été communiqué aux autorités avant le décès. Ils examinent aussi le téléphone portable de la victime pour reconstituer ses déplacements et ses contacts avant l’hospitalisation. Et détiennent aussi le livre incomplet de la victime, récit des soirées «bunga bunga». Selon des médias italiens, l’ouvrage devait être intitulé «J’ai rencontré le diable».