La neige vous a manqué cet hiver? Voilà ce qu'il vous faut! D'ailleurs, même pour ceux qui ne portent pas les ouateuses étendues virginales dans leur cœur, La Neige sous la neige d'Arno Saar possède d'autres attraits. Voilà un polar excellent, qui se passe à Tallinn, en Estonie… et qui est écrit par un Italien. Une rareté!

Arno Saar est en effet le pseudonyme du Turinois Alessandro Perissinotto. Professeur à l'université, traducteur – notamment des romans policiers de Jean-Christophe Grangé –, éditorialiste à La Stampa, passionné par le roman réaliste, ce quinquagénaire est l'auteur, sous son propre nom, d'une série de romans noirs, dont les trois derniers ont pour héroïne Anna Pavesi, une ancienne psychologue devenue détective.

Parallèlement, sous le pseudonyme d'Arno Saar, Alessandro Perissinotto a publié deux polars consacrés aux enquêtes du commissaire Marko Kurismaa, le meilleur flic de la brigade criminelle de Tallinn. Paru aux Editions La fosse aux ours, La Neige sous la neige succède ainsi au Train pour Tallinn paru en 2019 chez le même éditeur.

Escort-girl biélorusse

Le commissaire Marko Kurismaa, la cinquantaine passée, est le fils d'un dissident, un professeur de sémiologie à l'Université de Tartu déporté au goulag sous le régime soviétique. Depuis l'arrestation de son père, il souffre de narcolepsie, des troubles du sommeil accompagnés de moments de fatigue extrême et soudaine qui pourraient lui être fatals dans son métier, mais qu'il parvient, par diverses stratégies, à plus ou moins contrôler. Sportif accompli, il a été l'un des jeunes espoirs du ski de fond soviétique, autant dire que la neige, ou plutôt les neiges n'ont aucun secret pour lui. Des connaissances qui lui seront fort utiles dans cette deuxième enquête.

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Par un matin glacial, dans le quartier sinistré de la vieille caserne de Kopli, un homme âgé, Jaak Israel, et son chien, Kelev, découvrent, dépassant d'un gros tas de neige, un bras nu terminé par une main aux ongles vernis. Appelés en urgence sur les lieux, Marko Kurismaa et ses collègues parviennent, non sans peine, à dégager le corps en utilisant des outils aussi peu orthodoxes que de petites pelles en plastique perforées conçues pour nettoyer la litière des chats.

La morte est une jeune et très belle femme qui semble avoir été étranglée puis déposée sur un vieux canapé abandonné. L'enquête révélera qu'il s'agit d'une escort-girl biélorusse. Elle faisait partie d'un groupe de quatre jeunes femmes engagées par de mystérieux inconnus masqués.

Des corps au bûcher

Qui l'a tué et pourquoi? L'enquête de Marko Kurismaa le révèle habilement au fil des pages, mais ce n'est pas l'essentiel. Outre une bonne dose d'humour, ce qui rend ce livre à la fois émouvant et singulier tient aux descriptions de la ville et des paysages ainsi qu'à l'épaisseur des personnages.

C'est le cas, notamment, de Jaak Israel, le vieil homme qui découvre le cadavre et qui demande au commissaire s'il peut attendre qu'ils l'aient dégagé de la neige: «Mon désir ne comporte rien de pervers, seulement une longue expérience de la mort, explique-t-il. Adolescent, j'ai été interné dans un camp de concentration et, là, j'ai découvert que mon cœur renfermait deux catégories de morts: ceux dont je voyais le visage et ceux dont je n'apercevais qu'un morceau de corps dépassant du bûcher qu'on allait allumer. Pour les premiers, je parvenais à éprouver une profonde pitié, mais pour les autres seulement une douleur générale, impersonnelle. Voilà, j'aimerais rester ici jusqu'au moment où vous découvrirez le visage de cette malheureuse, pour pouvoir éprouver de la pitié, parce que la pitié nous rend proches.»


Roman

Arno Saar

La Neige sous la neige

Traduit de l'italien par Patrick Vighetti

La fosse aux ours, 294 p.