Carnet noir

Mort de Philippe «Zdar», pionnier de la French touch

Le DJ, compositeur et remixeur formait la moitié du légendaire duo électro Cassius. Il est mort à l’âge de 52 ans à Paris

La French touch est en deuil. Philippe Cerboneschi, dit «Zdar», membre du duo Cassius, pionnier de l’électro à la française, DJ, compositeur, réalisateur artistique et personnalité parmi les plus appréciées de la scène pop internationale, est mort, mercredi 19 juin, à l’âge de 52 ans. L’accident est survenu aux alentours de 17h40 dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Selon le témoignage d’une voisine recueilli par Le Monde, l’artiste se trouvait sur un balcon, dont le garde-corps, retrouvé à côté de la dépouille, a cédé.

Huit ans après la chute mortelle de son ami et camarade de label (Ed Banger), DJ Mehdi, à travers le plancher de verre de sa mezzanine, c’est donc en chutant accidentellement que cet élégant hédoniste à l’enthousiasme communicatif s’est tué, deux jours avant la sortie du cinquième album de Cassius, Dreems, dont les danses semblaient annoncer un été radieux.

Ces derniers mois, Zdar avait en effet retrouvé son vieux complice Hubert Blanc-Francard, dit Boom Bass, avec lequel il avait formé Cassius en 1996 et signé des tubes comme Toop Toop ou I <3 U So. En pleine période de promotion de leur nouvel album, à paraître le 21 juin, ils multipliaient les rendez-vous et les fêtes de lancement, après avoir mis en ligne des clips marquant un retour festif aux rythmes des dancefloors, comme celui de Don’t Let Me Be, avec la chanteuse Owlle, ou celui de Rock Non Stop, pour lequel avaient été montées des images vidéo traversant leur carrière.

Gainsbourg et Paradis

Fils d’hôteliers d’Aix-les-Bains (Savoie), où il est né en 1967, Philippe Cerboneschi a d’abord été chanteur dans un groupe punk et batteur de speed metal avant de tomber un jour en arrêt devant une photo d’Eurythmics enregistrant dans le studio du Palais des Congrès, à Paris. Il pénètre alors le monde de la production: «Un matin, j’arrive au Studio Marcadet. Ils avaient déjà un assistant. L’ingénieur du son lui demande s’il sait rouler des joints. Il ne savait pas. Moi, oui. Le soir, il m’a proposé de rester», confiait-il au Monde.

Dans les années 80, le garçon apprend son métier à l’ancienne, côtoie Serge Gainsbourg, Vanessa Paradis, Etienne Daho (avec lequel il gardera de forts liens d’amitié), aux côtés de réalisateurs artistiques vedettes, parmi lesquels Dominique Blanc-Francard, le papa d’Hubert. «Un jour, mon père me dit: «Tu devrais rencontrer mon assistant, il est complètement allumé», se souvenait Boom Bass. On est tout de suite devenus potes.»

Ensemble, ils bricolent la bande-son d’une chanson d’un jeune rappeur, MC Solaar. Le titre Bouge de là deviendra le premier tube du hip-hop français. Ils concoctent ainsi (avec Jimmy Jay) les instrumentaux des premiers albums de MC Solaar, mais aussi des morceaux futuristes publiés sous le nom de La Funk Mob. «Le hip-hop nous a permis de mettre un pied dans la création, mais c’est la techno qui a fait de nous de vrais acteurs de la musique», analysait Philippe Zdar qui, avec Etienne de Crécy, avait publié, sous le nom de Motorbass, l’album Pansoul (1996), œuvre pionnière de la house française.

Hommage à Ibiza

Duo actif en DJ set à travers le monde – «la meilleure façon de nous tenir au courant de tous les nouveaux sons», expliquait Zdar –, Cassius se constitue aussi un répertoire discographique. Après un premier album de house filtrée, caractéristique des années French touch (1999, publié en 1999, en référence aussi à un célèbre morceau de leur idole Prince), et l’échec commercial d’un disque satiné (Au rêve, 2002), les DJ-réalisateurs-auteurs-compositeurs insufflent une dose de pop-rock à leur électro (le revigorant 15 Again, en 2006).

En 2010, un tube international surprise, I <3 U So (et son étonnante application iPhone), samplé par les rappeurs américains Kanye West et Jay-Z, relance la carrière de Cassius, mais il faudra encore attendre six ans pour retrouver le duo avec l’arc-en-ciel pop-house-soul-hip hop-électro d’Ibifornia, album hommage à l’île d’Ibiza où, dans une finca isolée, les deux amis et leur famille avaient pris l’habitude de se ressourcer. Dans ce disque, on retrouvait une pléiade d’invités, parmi lesquels Mike D des Beastie Boys, Cat Power ou Pharrell Williams, preuve du respect international inspiré par le binôme.

Un Grammy Award en 2010

Si les disques de Cassius prenaient autant de temps, c’est aussi que, parallèlement, Zdar menait une fructueuse carrière de réalisateur artistique, souvent dans son propre studio d’enregistrement de la butte Montmartre, le Motorbass Recording Studio, un petit temple des sonorités analogiques. «J’adore à la fois l’ampleur, la précision de la hi-fi et le côté crade du lo-fi, confiait-il pour expliquer sa signature sonore. Il faut toujours que la puissance, la brillance soient perturbées par un élément un peu punk.»

Après avoir remporté en 2010 un Grammy Award, récompense de l’industrie musicale américaine, en tant que mixeur et producteur de Wolfgang Amadeus Phoenix, le quatrième album à succès des Versaillais de Phoenix, le Français, fait chevalier de l’Ordre des arts et lettres en 2005, avait vu se multiplier les collaborations avec des artistes internationaux tels que The Rapture, Cat Power, Franz Ferdinand ou ses idoles des Beastie Boys.

En 2016, attablé dans une paillote abritant l’un des meilleurs restaurants de poisson de l’île d’Ibiza, ce gourmand citait au Monde une phrase qu’il attribuait à Henry Miller: «J’utilise mon talent pour écrire, j’utilise mon génie pour vivre.»

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