Civilisation

La mort du progrès nous laisse vides et angoissés

L’idée d’une amélioration infinie du bonheur humain grâce à la science, qui tenait lieu de religion laïque en Occident, a laissé la place à un pessimisme sombre. Il n’a jamais été plus palpable qu’en cette fin de 2018

Genève, Grand Hôtel Kempinski, 10 décembre 2018. Les lumières de la Rade et du Jet d’eau coloré de bleu se reflètent en tremblotant dans la noirceur du lac. Derrière les baies vitrées du restaurant panoramique, un banquier privé, un professeur d’université, une doctorante en partance pour Harvard et le dirigeant d’une grande fondation romande devisent sombrement sur l’état du monde en compagnie de l’auteur de ces lignes.

Personne, ce soir-là, n’a le cœur de célébrer les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, prétexte à l’illumination en bleu du Jet d’eau. Ni l’opulence d’une civilisation parvenue à son faîte, que matérialisent bien les fastes du Kempinski. Même les actualités du moment, «gilets jaunes» ou affaire Maudet, ne suscitent qu’une attention distraite.

A la place, la conversation s’attarde sur un sujet plus grave: l’humanité va-t-elle d’abord succomber aux conséquences du réchauffement climatique, ou sera-t-elle supplantée en premier par l’intelligence artificielle?

La tonalité de ce dîner est révélatrice du pessimisme qui, en cette fin d’année 2018, s’est emparé de l’Occident. Un mot clé fait florès, jusque dans ces réservoirs de bonne humeur qu’étaient les magazines féminins: la «collapsologie». Soit le récit, censé être scientifique, de l’effondrement prochain de notre civilisation industrielle.

Si la science elle-même prédit un futur qui n’est plus du tout attractif, l’idée de progrès ne peut plus s’ancrer

Etienne Klein

La collapsologie postule que cet effondrement peut survenir très vite – encore de notre vivant. Son représentant le plus en vue, Pablo Servigne, le voit se produire autour de 2030 déjà.

L’âge des menaces

Le succès fulgurant des «collapsologues» repose sur la conscience, devenue aiguë, de la crise écologique globale. Réchauffement climatique accéléré, océans de plastique, disparition des insectes, l’actualité des derniers mois livre tous les signes avant-coureurs d’une apocalypse imminente.

«Aujourd’hui, les menaces sont énormes, mais on n’arrive pas à imaginer ce qui arrive, parce que l’humanité ne l’a jamais vécu», prévient le philosophe français Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne, qui a préfacé le dernier livre* de Pablo Servigne et de ses collègues. «Les gens n’ont absolument pas compris la portée du changement climatique. En cas de réchauffement global de 4°, des régions entières de la Terre vont devenir inhabitables. Il fera jusqu’à 55° dans l’est de la France. On ne va pas rigoler.»

La menace de l’intelligence artificielle est plus théorique – on parle de robots tueurs ou de cerveau numérique qui reléguerait l’humain au rang de vieillerie –, mais elle joue sur le même registre: le sentiment que le progrès technique menace notre survie.

Ce double danger, écologique et technologique, attaque à la racine l’idée de progrès qui tient lieu de religion laïque à l’Occident depuis le XVIIIe siècle. Dans la conception des Lumières, le développement de la science et de la technique allait de pair avec le perfectionnement de l’homme et des sociétés. Cette belle machine idéologique s’est aujourd’hui grippée. Plus personne ou presque ne croit à un progrès linéaire, illimité, qui serait le sens même de l’histoire humaine.

Personne n’est capable d’offrir une vision qui ait un sens pour le genre humain en 2050

Yuval Noah Harari

Ce n’est pas que l’innovation ait disparu, au contraire, mais sa signification positive s’est perdue. «On a du mal à comprendre ce qui se passe avec le big data, l’intelligence artificielle, l’ubérisation… On ne saisit pas ce que ces innovations impliquent», note le physicien français Etienne Klein, auteur de Sauvons le progrès*.

Dans le même temps, les scientifiques se sont en partie retournés contre l’idée de progrès, à coups de rapports alarmistes sur la dégradation de la planète. «Si la science elle-même prédit un futur qui n’est plus du tout attractif, l’idée de progrès ne peut plus s’ancrer», constate le physicien.

Humanité déboussolée

Dans le discours public, le recul du progrès a été incroyablement rapide. Avec le sociologue Gérald Bronner, Etienne Klein a utilisé un logiciel pour relever les occurrences du mot «progrès» dans les interventions publiques en France et en Europe. Résultat: alors qu’en 2007, tous les candidats à l’élection présidentielle française le citaient, plus aucun n’utilisait le terme en 2012. En quelques années, ce «mot structurant de la modernité depuis quatre siècles a disparu», observe Etienne Klein.

Résultat: l’humanité, du moins sa partie occidentale pour qui le progrès était central, est désorientée. «Avec l’obscurcissement de l’idée de progrès, nous, Occidentaux, avons perdu notre boussole», estime l’auteur français Pierre-André Taguieff. «Pour la première fois dans l’histoire, nous n’avons absolument aucune idée de ce que sera le monde dans vingt ou trente ans», ajoutait l’auteur israélien Yuval Noah Harari dans une interview à France Inter le 12 décembre. «Personne n’est capable d’offrir une vision qui ait un sens pour le genre humain en 2050.»

Les dystopies écologiques ou technologiques sont déjà anciennes. La nouveauté, c’est qu’elles s’ajoutent à un désenchantement radical envers le libéralisme. Deux décennies de stagnation salariale pour les classes moyennes et les plus modestes, couplée à l’explosion de la richesse des plus fortunés, ont détruit un pilier central de l’idée de progrès: la croyance selon laquelle le bien-être augmenterait indéfiniment et pour tous.

Désormais, on assiste à la «disparition de la conviction, très profondément ancrée dans les sociétés occidentales d’après-guerre, qu’elles iraient vers plus de progrès social, de prospérité, et surtout que ce serait au bénéfice de tous. Cette idée-là a pratiquement disparu», constate le journaliste et essayiste Daniel Binswanger, du site Republik.

Selon un sondage Ifop paru le 9 décembre, «69% des Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’aujourd’hui dans la société de demain». Et selon une enquête de la fondation Bertelsmann publiée en novembre, 67% des Européens estiment que le monde «était meilleur avant».

Politiquement, cette perte de foi en l’avenir a des effets délétères. Elle nourrit la poussée des populismes, de Trump à Bolsonaro en passant par Salvini, Orban ou Poutine. «La disparition du progrès est une des donnes fondamentales qui expliquent la résurgence du populisme de droite», estime Daniel Binswanger. Pour Dominique Bourg, cet «effondrement moral» préfigure l’effondrement tout court: «Il n’y a plus de repères, plus rien, c’est effrayant. L’effondrement commence dans les têtes et on est bien parti.»

2008: le clou dans le cercueil

Avant de toucher le fond aujourd’hui, la foi dans le progrès a dégringolé progressivement, par étapes. Au sortir des Trente Glorieuses, les années 1970 ont vu résonner deux grands cris d’alarme: le rapport du Club de Rome (1972) sur les limites de la croissance, et les travaux de l’économiste Richard Easterlin (1974) montrant que l’augmentation du PIB n’aurait plus qu’un effet marginal sur le bien-être des gens.

La gauche «progressiste» a ensuite subi un déclin continu, de la mort du bloc soviétique en 1990 jusqu’à l’agonie des grands partis socialistes européens aujourd’hui. Quant à la fascination pour l’an 2000 – sans doute le dernier grand moment de foi dans le progrès –, elle a volé en éclats lorsque le retour du fanatisme religieux a fait exploser les tours jumelles de New York le 11 septembre 2001.

La crise financière de 2008 apparaît comme l’ultime clou dans le cercueil du progrès. «Nous assistons maintenant à l’effondrement du dernier des grands récits que nous avions construits au XXe siècle, celui du libéralisme», résumait Yuval Noah Harari sur France Inter. Ne reste plus qu’une «ère du vide où personne n’a de vision pour l’avenir».

Bien sûr, des progrès ponctuels et concrets restent possibles. Dans son dernier livre*, le penseur canadien Steven Pinker compile des statistiques montrant que l’humanité ne s’est jamais aussi bien portée en termes de santé, longévité, prospérité, violence, éducation… Mais ces avancées restent sans effet sur le moral des populations occidentales. Car elles sont orphelines du progrès comme horizon historique, portant la promesse d’un avenir radieux.

Penser le futur, malgré tout

Le désir d’avenir s’est étiolé. Qui veut se projeter dans un futur qui sera peut-être bien pire que le présent?

Certains s’y essaient cependant. Avec un premier impératif, celui de la survie. Au printemps 2019, Dominique Bourg se présentera aux élections européennes sur une liste Génération Ecologie avec l’ancienne ministre française Delphine Batho. Leur programme: construire une société capable de résister au choc du changement climatique. «Il faut se préparer car ça va se casser la gueule, assène le professeur franco-suisse. On va être capable de produire de moins en moins de nourriture.»

Le futur doit demeurer un objet de pensée collective

Etienne Klein

Ce survivalisme collectif n’est pas encore la vision «belle et chargée de sens» que les collapsologues appellent de leurs vœux pour la société post-effondrement. D’autres intellectuels évoquent, comme utopie de substitution, la réduction de la souffrance humaine et animale en lieu et place du progrès à tous crins. Ou une humanité plus frugale et plus simple, «désintoxiquée de la croissance», selon le mot du professeur genevois Gilbert Rist*. Ou encore un retour aux ambitions originelles des Lumières, qui rêvaient d’un homme plus moral et d’une société plus fraternelle.

«Ce que je retiens de l’idée de progrès, c’est que le futur doit demeurer un objet de pensée collective, conclut Etienne Klein. On doit aux jeunes d’aujourd’hui une configuration du futur qui soit crédible et à long terme, au-delà de 2020. Il faut refuser le catastrophisme qui fait penser qu’on n’a plus de prise sur l’histoire. On a encore une certaine prise, même si le réchauffement climatique va arriver. Oui, ça va secouer, mais ça a toujours secoué dans l’histoire. Il va falloir renégocier des valeurs, des façons de vivre, et c’est très intéressant.»

Indécrottablement optimistes, certains imaginent encore des lendemains qui chantent. «Avant ou après l’effondrement, le printemps refleurira», proclame l’écologiste vaudoise Anne-Catherine Menétrey dans une récente tribune du Courrier. Mais en contemplant la nuit, depuis la terrasse du Kempinski, que cela paraît encore loin…


*Des livres pour penser l’après-progrès

  • Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Seuil, 2018.
  • Etienne Klein, Sauvons le progrès. Dialogue avec Denis Lafay, Editions de l’Aube, 2017.

  • Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle, Albin Michel, 2018.

  • Steven Pinker, Le triomphe des Lumières, Editions des Arènes, 2018.

  • Gilbert Rist, La tragédie de la croissance. Sortir de l’impasse, Presses de Science Po, 2018.

  • Raphaël Glucksmann, Les enfants du vide. De l’impasse individualiste au réveil citoyen,Allary Editions, 2018.

  • Pierre-André Taguieff, La religion du progrès. Esquisse d’une généalogie du progressisme, Editions TAK, 2012.

Brève histoire du progrès

La notion moderne de progrès est à l’origine issue de la Bible. L’histoire humaine a un commencement et une fin, qui sera une apothéose heureuse, la Jérusalem céleste, où l’homme deviendra bon.

Cette idée va se laïciser progressivement dès le Moyen Age avec le moine Roger Bacon, puis à la Renaissance et au XVIIe siècle chez des penseurs comme l’Anglais Francis Bacon, l’Allemand Leibnitz ou le Français Descartes. Elle se cristallise à l’âge des Lumières avec Condorcet et son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793).

Son postulat central: le progrès de la science et celui de la liberté vont de pair. La science fait inévitablement avancer l’humanité sur la voie du bonheur. Cette définition engendre le credo républicain et positiviste du XIXe siècle: la science perfectionne les techniques, ce qui grâce à l’industrie conduit à une amélioration de la condition humaine.

Marche vers le bonheur

Le progrès devient alors une religion laïque, la promesse d’un au-delà, l’avenir, qui sera meilleur et plus juste. Jules Michelet aura à ce sujet des formules lyriques: «Nous, croyants de l’avenir, qui mettons la foi dans l’espoir»… Dans les années 1860, le dictionnaire Larousse définit le progrès comme «la marche du genre humain vers sa perfection, vers son bonheur», note Pierre-André Taguieff dans son livre La religion du progrès*. Adoptée par le marxisme, cette idée deviendra le «progressisme» de gauche.

Au fil du temps, pourtant, les doutes envers cette religion du progrès se sont renforcés. Au XIXe siècle, le Français Eugène Huzar voit l’humanité évoluer en cycles, avec des civilisations qui s’élèvent puis disparaissent, emportées par leurs erreurs. Schopenhauer dénonce dans le progrès «votre chimère, il est le rêve du XIXe siècle comme la résurrection des morts était celui du Xe». Baudelaire ou Nietzsche partagent ces critiques.

Douche froide écologique

La Première Guerre mondiale, Auschwitz puis Hiroshima vont nourrir un scepticisme encore plus profond envers les vertus du progrès. Mais dans la foulée, cette notion connaît son apogée concret durant les Trente Glorieuses. En quelques décennies, la société de consommation à l’américaine apporte confort, bien-être et longévité à la grande majorité des populations occidentales.

Il faudra la «douche froide écologique» des années 1970 pour mettre fin à l’euphorie. «Le progrès a été une illusion, très belle, qui a marché un certain temps», résume le philosophe français Dominique Bourg. De nos jours, constate Pierre-André Taguieff, le progrès n’est qu’une idée morte, dont beaucoup se réclament encore par nostalgie ou automatisme.

Il survit pourtant dans l’esprit du grand public sous la forme du consumérisme publicitaire qui continue de promettre, envers et contre tout, plus de biens matériels (ou meilleurs, ou moins chers…). «Le consumérisme, estime Pierre-André Taguieff, est le conservatoire du progressisme.» Un dernier bastion qui, pour l’instant, a résisté à tous les assauts.

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