mémoire

Morts pour être allé danser un samedi soir

Philippe Corbé a réalisé plusieurs reportages sur l’attentat contre le Pulse, boîte gay d’Orlando, le 12 juin 2016. «J’irai danser à Orlando» dresse un mémorial aux victimes et replace les bars au cœur de la longue lutte pour la reconnaissance des droits des minorités sexuelles

Un livre-mémorial pour les 49 victimes du Pulse, une boîte de nuit gay à Orlando, Floride, tombées tandis qu’elles dansaient, au petit matin du 12 juin 2016. Ce jour-là, un homme armé d’un fusil d’assaut et d’un semi-automatique 9 mm est entré et a tiré dans la foule. L’horreur a duré trois heures, entre 2 heures et 5 heures du matin. Avant que la police ne parvienne à abattre le tueur, Omar Mateen, un Américain d’origine afghane de 29 ans, se réclamant de Daech. «Orlando» demeure la plus importante tuerie de masse perpétrée aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001.

A ce sujet: Une fusillade dans une boîte de nuit fait au moins deux morts en Floride

Philippe Corbé, correspondant aux Etats-Unis pour RTL, se rend sur les lieux et prend plusieurs fois l’antenne en direct. Il recueille les témoignages des survivants, des proches; enquête sur le tueur. Et écrit sur Facebook, à vif, sa prise de conscience: combien les bars et les boîtes de nuit LGBT comptent dans sa vie et l’ont aidé à se construire. Combien ces lieux sont des havres d’accueil et de tolérance «où l’ordre moral et la norme sociale» y sont tenus à distance.

Ce soir-là, c’était soirée latino

De cette prise de conscience est né J’irai danser à Orlando, un récit personnel, vibrant, où s’entrecroise journal intime, reportages et histoire du mouvement pour l’égalité des droits des minorités sexuelles aux Etats-Unis. Avec les bars et les boîtes de nuit en ligne de basse continue, comme des loupiotes de couleur qui créent la fête tandis qu’il fait nuit partout ailleurs.

J’irai danser à Orlando est tissé de listes. Celle des victimes tout d’abord. Philippe Corbé consacre à chacun, à chacune un texte, petits chromos de ce qui a fait leur vie et leurs espoirs, des flashs d’eux en train de danser avant que les balles les percent. Le Pulse ce soir-là avait programmé une soirée latino. La plupart des victimes étaient portoricaines. Ces hommages ponctuent le livre comme des points d’orgue, des soupirs dans une partition musicale.

Le seul à aimer des garçons

Liste encore des bars et des boîtes de nuit qui ont marqué la vie de Philippe Corbé depuis son adolescence en Bretagne, où il se croyait seul à aimer les garçons, jusqu’à aujourd’hui. Barack Obama, qui a pris la parole le soir de l’attentat contre le Pulse, l’a dit tout de suite: le Pulse était plus qu’un night-club, c’était un lieu de «solidarité et d’émancipation, un lieu où les lesbiennes, les gays, les bisexuels ou les transgenres pouvaient parler librement, et se battre pour leurs droits civiques».

Car tout est bien parti d’un bar, le Stonewall à New York, le 28 juin 1969. Cette nuit-là, la police avait fait une descente pour une soi-disant histoire de licence d’alcool, «ils venaient en fait casser du pédé». Les contrôles de police étaient monnaie courante, la loi interdisait aux hommes de danser ensemble, a fortiori de s’embrasser. Plusieurs descentes de police dans des bars homos ou transgenres avaient déjà provoqué bagarres et arrestations dès 1959, comme le rappelle Philippe Corbé. Stonewall, c’était la goutte qui a fait déborder le vase. Cette fois-là, la colère vire à l’émeute. Dès l’été suivant, la communauté homosexuelle de New York parade dans les rues en souvenir de Stonewall: c’est le début du mouvement LGBT et de la lutte pour les droits civiques.

Quand Philippe Corbé saluait un article du Boston Globe: Donald Trump est élu président: une politique-fiction du «Boston Globe»

Religieux chrétiens

Des extraits de coupure de presse montrent le mépris qui régnait au sein de la police new-yorkaise envers les homosexuels dans l’Amérique nixonienne. Quarante ans plus tard, la NYPD fait partie du cortège de la Gay pride, ou New York City Pride, avec une voiture de patrouille peinte aux couleurs de l’arc-en-ciel…

Mais la situation est loin d’être rose. Avec une violence rare, certains religieux chrétiens, ont pris la parole, au lendemain du massacre du Pulse, comme ce pasteur de Sacramento: «Vous êtes tristes que cinquante pédophiles aient été tués aujourd’hui? Je pense que c’est formidable. Je pense que ça aide la société. Orlando et la Floride sont un peu plus sûrs ce soir» Ou ce pasteur de Fort Worth, près de Dallas, qui disait prier pour que la cinquantaine de blessés du Pulse ne survive pas, «comme ça, ils n’auront plus la possibilité de sortir et de faire du mal à des enfants.» Des propos qui ne dépareraient pas dans la bouche des combattants de Daech.


Philippe Corbé

J’irai danser à Orlando

Grasset, 360 pages

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