«Toutes les guerres provoquent des destructions, toutes les guerres provoquent des morts. […] C’est parfois le prix à payer.» On dira que Bachar el-Assad n’a pas pour habitude de faire dans la dentelle. Il n’empêche, recollées aux images qui nous viennent de Syrie, ses récentes déclarations dans les médias français ont de quoi donner le frisson. Quel que soit le regard qu’on porte sur la «libération» d’Alep et demain peut-être du reste de la Syrie, difficile d’accepter qu’on liquide aussi vite son terrible bilan humain comme une simple variable, secondaire par rapport à la conclusion du conflit.

Les bombardements meurtriers menés par le régime et son allié russe ont largement dépassé notre seuil de tolérance en matière de destructions collectives. Car un tel seuil existe bel et bien, même s’il est instable et relatif par définition. Quel degré de légitimité faut-il à un objectif de guerre pour que la violence sur les civils passe au deuxième plan et qu’en se présentant comme un mal nécessaire, elle devienne presque acceptable – à condition qu’on ferme un œil dessus?

Destruction des villes allemandes

La mémoire historique contient quelques éléments de réponse. Nos consciences n’ont-elles pas escamoté en grande partie le lourd prix humain payé par les populations libérées du nazisme, à commencer par l’Allemagne, pour des raisons évidentes? Au point qu’il a fallu des œuvres littéraires pour tenter de le rendre à la lumière, sans peur des tabous ou des malentendus. Dans un texte issu de deux conférences faites à Zurich en 1997, «Guerre aérienne et littérature», l’écrivain allemand W. G. Sebald (1944-2001) traque les raisons de cette impressionnante amnésie dans l’Allemagne de l’après-guerre. Où ont disparu les six cent mille victimes des campagnes de bombardements aériens, en particulier ceux de la Royal Air Force?

Pour en retrouver les traces, il faut aller chercher dans d’obscurs articles, souvent laconiques, et des romans oubliés, où la fiction tente souvent maladroitement de redonner forme à un passé insupportable. Sebald rapporte cet étonnant «déficit de transmission historique» à un consensus silencieux et semi-conscient. Il s’explique à la fois par le sentiment de culpabilité des vaincus, confrontés aux crimes du IIIe Reich, et par le refus de se confronter à un passé de souffrance, gage de la reconstruction matérielle du pays.

Démoraliser l’adversaire

Plus dérangeant encore, Sebald s’interroge aussi sur les motivations de raids aériens qui, en se proposant de «démoraliser l’adversaire», préféraient les sites civils aux cibles stratégiques, pourtant notoirement plus efficaces. Leur bien-fondé n’avait pas manqué de faire débat en Grande-Bretagne. L’option première avait fini malgré tout par l’emporter. Doit-on incriminer, comme le fait l’écrivain, l’inertie d’une politique trop attentive aux attentes de l’industrie militaire, qui avait des armes à écouler, à quoi il faut ajouter un goût de l’élimination qui se confondait dangereusement avec la logique de guerre, au point de lui dicter sa loi en dépit de toute rationalité?

Conjurer l’amnésie

Mais trouver des explications n’est peut-être pas ce qui importe le plus à Sebald. Il s’occupe d’abord à reconstituer l’expérience collective de la destruction des villes allemandes, par bribes d’images et de récits arrachées aux documents qu’il a réunis. Ceux-ci sont souvent d’une cruauté difficilement supportable, comme les divers témoignages récoltés sur le bombardement de Hambourg en juillet 1942, où hommes, bêtes et choses sont absorbés par un maelström de violence qui les rend indistincts. Elle se lit aussi inscrite dans le mutisme des rescapés. Evénements qui, comme une provocation en retour, semblent appeler «une histoire naturelle de la destruction» (empruntée à un journaliste de guerre, la formule a fourni le titre de la traduction française). Elle serait seule en mesure d’en rendre compte scientifiquement, sans s’interroger sur ce qu’ils ont d’inacceptable, puisque l’humain est sacrifié.

Mais par où commencerait-elle?, se demande Sebald. Par l’examen des techniques de guerre et des conditions politiques? Par la description des effets destructeurs, le registre exact des formes de mort et de pathologies, ou encore l’étude des impacts sur le comportement? On peut s’en douter, l’interrogation reste en suspens, sans réponse définitive possible. Le sentiment qui l’a fait naître s’impose d’autant plus aujourd’hui. A nous de conjurer les risques d’amnésie, y compris quand elle se dissimule sous la saturation médiatique.

«Scellée en l’espace de quelques heures, l’agonie par le feu de toute une ville avec ses bâtiments et ses arbres, ses habitants, ses animaux domestiques, ses installations et ses biens matériels, devaient nécessairement provoquer, chez ceux qui avaient réussi à survivre, une saturation et une paralysie de leur aptitude à penser et à s’émouvoir.»


W. G. Sebald, «De la destruction comme élément de l’histoire naturelle», trad. P. Charbonneau, Actes Sud, 2004