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«Octobre Rouge», une ancienne chocolaterie réhabilitée en centre culturel. L’endroit où bout la création alternative.
© DR

Métamorphose

Moscou, bons baisers de la nouvelle Russie

Alors que la capitale russe s’européanise et s’équipe d’infrastructures ultramodernes, 
la ville doit compter avec sa jeunesse farouchement indépendante

Il est 18h50 et comme chaque mercredi, à Paris, Gare de l’Est un train part pour un voyage de 36 heures, 3200 kilomètres et deux nuits à destination de Moscou, Belorusskaia. Loin de là l’image du train de l’ère soviétique aux lits superposés et alignés d’une traite sans aucune cloison. Ici, ce sont des cabines de quatre couchettes où un Américain sympathise avec un jeune Allemand et lui demande sans aucune gêne, la raison de son déplacement. «Pour une femme», s’enthousiasme son nouveau compagnon de voyage.

Le service est impeccable. Un contrôleur tiré à quatre épingles pour chaque wagon, qui ne parle pas un mot d’anglais, mais qui passe l’aspirateur en fin de journée. Seule la fiche de route accrochée en tête de chaque voiture est un repère pour connaître l’avancée du voyage. Finalement, on l’oublie vite et l’on se laisse porter par le ronronnement du train qui s’éloigne. C’est une traversée de la France à la Russie en passant par l’Allemagne, la Pologne et la Biélorussie, un voyage à travers l’Europe, un livre à la main, blotti au fond de sa couchette. Le tout sans entrave… à condition d’avoir les visas ad hoc, notamment biélorusse.

Pause «pirojok»

Et puis déjà l’arrivée. Un réveil soudain après cette longue trêve. Dans les profondeurs du métro de marbre et de granite, «ce palais du peuple» comme aimaient le confier les résidents du Kremlin, l’ambiance y est paradoxalement assez austère. Le bruit du métro filant à toute allure est assourdissant. A la station Arbatskaya, directement sur le quai, à la place d’un pilier massif, une petite cantine de l’ère soviétique à l’intérieur rose où l’on trouve tout ce qu’il y a de plus rudimentaire. Demandez un «pirojok», ces petits chaussons typiquement russes à la viande, aux choux et à l’œuf ou au fromage, à grignoter en attendant le prochain métro.

Dans les wagons, les plus âgés ont le visage fermé et ne parlent surtout pas l’anglais. Les noms des stations sont encore en cyrillique et il vous faudra choisir un passant plutôt jeune pour avoir une chance qu’il connaisse une autre langue. Alors oui aux premiers abords, Moscou correspond, encore, à certains a priori, et cela ne peut être nié. Mais la ville avance et se modernise sans rien renier de son histoire. «Les gens qui viennent ici, adorent ou détestent. Il n’y a pas de juste milieu. Très souvent, ils ont un choc en arrivant car Moscou ne ressemble en rien à l’image qu’ils s’en faisaient», explique le professeur de la géographie de la Russie, Jean Radvanyi. Elle n’est ni la cité romanesque de l’œuvre de Boulgakov, Le Maître et Marguerite, ni complètement celle de Lénine, austère, froide et grise.

A peine sorti du métro et déjà résonne le vacarme du marteau-piqueur. Si la ville semble sens dessus dessous, c’est qu’elle connaît depuis plusieurs années, déjà, de grandes transformations: 47 rues rénovées, un milliard de dollars engagés dans la modernisation du grand périphérique extérieur (MKAD), qui est passé à 8 voies. Sans compter le nombre d’enseignes de la grande distribution internationale qui s’est multiplié au début des années 2000 (Ikea, Auchan, Métro) au détriment des très nombreux marchés en plein air, pourtant très appréciés des riverains, mais jugés comme «une forme non civilisée de commerce». Tout se doit d’être propre désormais à Moscou.

Un goût de soviétisme

L’air est chaud, très pesant dans cette ville d’asphalte et de béton. «Malgré toutes ces transformations, Moscou a su garder son cachet. Depuis le XIXe siècle, la cité est connue pour sa diversité, son hétéroclisme contrairement à Saint-Pétersbourg qui est beaucoup plus ancien, continue Jean Radvanyi. C’est une ville qui se veut européenne mais a des dimensions beaucoup plus grandes, plus proches des échelles américaines». La mégapole offre ainsi des disparités qu’il est parfois difficile de comprendre.

D’un côté, un bloc de l’ère communiste, une des «Sept sœurs de Moscou» – ces gratte-ciel voulus par Staline afin de commémorer les 800 ans de la capitale. De l’autre, plus loin, le nouveau quartier ultramoderne aux allures de City londonienne, mitoyenne de l’édifice des Vieux-croyants, une église orthodoxe. Une preuve que Moscou est avant tout russe et résiste au changement trop radical. Au détour d’une rue, des immeubles fraîchement construits arborent des façades néoclassiques. Une volonté de «russifier» son image et d’enraciner sa légitimité dans le passé, tout en lui laissant la possibilité de devenir un laboratoire de changements. Drôle de paradoxe.

L’art au Garage

Direction le Kremlin, qui commence tout juste à dévoiler l’une de ses faces. Mais c’est encore un parcours du combattant pour l’atteindre. Une artère à huit voies à traverser, un souterrain à emprunter et le gigantesque parc à longer. Ici, c’est l’hypercentre, là où tout touriste se doit, selon les guides, d’aller admirer la fameuse Place Rouge, ses églises orthodoxes, le GUM – un mélange de mall à l’américaine et de Harrod’s à Londres. Puis, non loin de là, le théâtre du Bolchoï. Les monuments sont impeccablement entretenus. On penserait presque débarquer dans un Disneyland pour grands enfants.

Et pourtant, le vrai Moscou semble ailleurs. Entre les Starbucks, les MacDonalds et les bars à sushis, impossible de trouver un restaurant traditionnel, pour qui ne connaît pas la ville. Un jeune Daghestanais naturalisé français qui vit à Moscou depuis plus d’un an explique: «Ici, les Russes aiment la cuisine européenne. 
Les grands restaurants, tels que le White Rabbit, s’inspirent de la cuisine occidentale. Il faut vraiment connaître pour trouver des adresses typiques». Près de l’étang du patriarche, il nous indique le restaurant, Mari Vanna. Sur le pas-de-porte, un gros chat accueille les clients. L’intérieur est charmant. Un décor de maison de poupées aux milles bibelots de l’ère soviétique. Des poupées russes, une machine à coudre, une vaisselle fleurie, des portraits en noir et blanc. Au menu? Une cuisine de grand-mère entre borsch traditionnel, pelmenis (boulettes de viande hachée recouverte de pâte fine), ou pierogi (sorte de raviole farcie), sans oublier les blinis accompagnés d’un caviar, rouge, dont les grains sont en fait des œufs de saumon.

Dénicher les talents

Avec ses 2500 km², la ville revêt de multiples facettes et s’étend jusqu’aux quartiers dortoirs: 
des tours, comme des HLM, où la classe populaire a trouvé refuge, et des «gated communities» pour les plus riches moscovites, loin du tumulte du centre. Mais entre ces deux extrêmes, existe un nouveau Moscou, une classe moyenne, celle de la génération post-soviétique. Les moins de quarante ans qui ne connaissent le communisme qu’à travers ce qu’en racontent ceux qui l’ont vécu, donnent le ton. Ils anticipent un avenir encore assez incertain avec souvent l’art contemporain pour langage commun.

«Les étrangers associent Moscou soit à l’ère communiste, soit à Vladimir Poutine, ou encore à toutes les questions économiques et politiques aussi différentes soient-elles, mais cette ville bouge et nous y contribuons fortement», s’enthousiasme Kate Fowle, la conservatrice en chef du musée Le Garage. Haut lieu de l’art contemporain, il a été fondé en 2008 sur l’initiative de l’une des femmes les plus influentes du monde, Daria Joukova, née dans l’intelligentsia moscovite et épouse du milliardaire russe Roman Abramovitch. Son but? Eduquer et sensibiliser la population à l’art.

Après avoir changé deux fois de place, le musée s’est officiellement ancré au cœur du parc Gorki, dans l’ancien restaurant Vremena Goda où, en 1968, les Moscovites s’empressaient de venir dîner. Réhabilité par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, l’édifice aux vastes baies métallisées en impose. Pensé pour accueillir des œuvres surdimensionnées, il est devenu un symbole de la scène créative. «Mise à part moi, ce projet est 100% fait à Moscou, insiste Kate Fowle, la seule étrangère de toute l’équipe. Si nous prônons un langage international en invitant des artistes du monde entier, ce lieu est fait pour les Russes afin qu’ils découvrent ce qu’il se passe ailleurs».

Et qu’en est-il des artistes du cru? Le Garage vient de lancer un projet pour dénicher les talents les plus prometteurs. Après tout, le musée détient la plus grande collection publique d’archives d’artistes soviétiques des années 1950, «ceux qui n’avaient pas le droit à la parole». Des acteurs de l’underground dont il ne reste que des journaux intimes ou des photographies de leur travail. Le Garage se veut ainsi une passerelle entre le présent et le passé, entre les artistes et le public, histoire de placer Moscou sur la carte mondiale de l’art.

Mur pour graffeurs

Même état d’esprit du côté de Winzavod, la plus ancienne cave à vin de la ville fondée en 1889, désormais reconvertie en petit village branché. «Nous cherchions à conserver le plus possible et même accentuer la beauté de l’architecture industrielle qui a presque disparu du centre, explique Sofiya Trotsenko, présidente de ce projet imaginé dans l’idée de faire du lieu un monde meilleur. Il est apparu au moment où la première biennale et la foire d’art contemporain prenaient place à Moscou. Quelques-unes de leurs expositions ont donné naissance aux premières galeries de Winzavod. Depuis, les projets se multiplient.» Comme The WALL, qui permet aux graffeurs de s’exprimer librement sur les murs en briques rouges de l’usine. Une façon de légitimer un art illégal? Ildar Yakubov, un jeune artiste qui travaille avec les technologies et a déjà exposé ici, explique: «C’était une bonne expérience. Mais finalement on fait le travail pour les autres et on ne se sent pas réellement libre. Je préfère appartenir à une scène plus underground.»

C’est à travers sa création Absentia qu’Ildar a récemment tapé dans l’œil des médias. «Je voulais montrer ce qu’il se passait lorsque les institutions manipulent les artistes pour qu’ils correspondent aux attentes du marché. J’ai donc inventé une œuvre qui plairait aux médias… mais qui n’existe pas. N’empêche, ce projet qui n’a jamais vu le jour était la seule œuvre sélectionnée pour le catalogue de la 5e biennale des jeunes. Pour autant ce n’est pas de l’art contestataire. Je me suis juste amusé à nourrir la réflexion sur ce qu’est réellement le marché de l’art aujourd’hui.»

«Octobre Rouge»

La protestation, c’est l’affaire de Katrin Nenasheva. Au mois de juillet, et pendant trois semaines, l’artiste s’est promenée avec sur son dos l’armature d’un lit métallique pour dénoncer le traitement des enfants envoyés en hôpital psychiatrique pour l’unique raison de les punir pour mauvais comportement. «Une méthode qui remonte à la période soviétique et qui est toujours pratiquée», rappelle Ildar Yakubov.

Cet art en marge, inspiré de la mouvance «rave» se retrouve à Krasny Oktyabr, «Octobre Rouge», une ancienne chocolaterie, construite en 1867. L’usine abandonnée à la fin du siècle dernier cultive un microcosme à part. 
A l’image de Camden à Londres, Octobre Rouge abrite désormais les bars très branchés de la 
capitale, des galeries d’art, Mizandari – un très bon restaurant géorgien –, une chaîne de télévision (Dojd TV) et un journal indépendant. Avec ce petit plus, cette volonté de montrer une nouvelle voie, plus indépendante. Ici, le Strelka Institute forme la jeune génération à l’architecture et à l’urbanisme dans un esprit proche de celui de l’ECAL de Lausanne. «Non commercial, non gouvernemental, l’institut avance avec une certaine liberté, conclut Varvara Melnikova la boss de l’institut. L’indépendance, c’est finalement avoir la possibilité de faire ce qu’il vous semble bon. Tout simplement.»


Y aller

En train, pour une expérience unique à travers l’Europe, de Paris Gare de l’Est à Moscou Belorusskaia, comptez 650 francs. trente-six heures de voyage. www.switzerland. voyages-sncf.eu
Plus rapide mais moins romanesque, on peut aussi essayer l’aller-retour en avion avec Swiss, 320 francs. www.swiss.ch

Y dormir

Pour ressentir l’atmosphère très particulière de Moscou, rien de tel que de passer une nuit au Radisson Royal dont les chambres baignent dans leur jus soviétique.
www.radissonblu.com

Plus moderne et surtout très design, le StandArt hôtel, qui arbore une façade Art Nouveau. www.standarthotel.com

Y manger

Mizandari. Au cœur d’«Octobre rouge», dans ce petit restaurant, les plats à base d’aubergine, de noix, de grenade et surtout de fromage donnent envie de découvrir
la Géorgie. www.mizandari.ru

Café Buloshnaya. Typiquement russe! Ici très peu de touristes mais des habitués. Rien de tel que de savourer un velouté de girolles suivi d’un Napoléon, ce millefeuille si onctueux. www.buloshnaya-cafe.ru

Y boire un verre

Mendeleev Bar. Pour entrer dans cette cave aux allures de manoir il faut montrer patte blanche. Concoctés par un des plus grand mixologue de Moscou, Roman Milosteviy, les cocktails du Mendeleev rivalisent d’originalité. www.mendeleevbar.ru

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