L’usage du monde, comme Nicolas Bouvier l’a pratiqué. Mais en famille. Les Genevois Frédéric et Deborah Landenberg sont acteurs. Ils ont deux garçons, Arsène et Merlin, un camping-car et déjà des milliers de kilomètres de dépaysement en mémoire. Mais le prochain voyage ne ressemblera à aucun autre: pendant un an, Frédéric, Deborah, Arsène, 13 ans, et Merlin, 15 ans, vont réaliser le rêve de Scapin; ils joueront à la descente du train, à Moscou ou à Vladivostok, à Manille ou à Pékin.

Un fantasme de locomotive. A la mi-janvier, le quatuor potassera son alphabet cyrillique sur les rails en direction de la Russie. «C’était maintenant ou jamais, explique Frédéric Landenberg. Même si nous faisons l’école à la maison depuis longtemps, nos enfants grandissent. Notre voyage alliera haltes prolongées à notre guise, en fonction des opportunités qui s’offriront, et spectacles que nous donnerons pour financer une partie du raid.»

La famille ne voyagera pas seule. Dans ses malles, les personnages de trois pièces: un prêtre écorché, celui que Jacques Chessex a portraituré dans La Confession du pasteur Burg, monté par Didier Nkebereza; Pietr et Lisbeth, héros secoués de Lisbeths, histoire d’un envol amoureux et d’un atterrissage en catastrophe imaginé par le surdoué Fabrice Melquiot, auteur qui dirige le Théâtre Am Stram Gram à Genève.

Lire aussi: Jacques Chessex, passeur de frontières

Ambassades mobilisées

L’avantage de telles partitions? Un costume et deux accessoires suffisent pour qu’elles vivent. Dans la même veine, le duo a prévu une fantaisie de rue, répétée à Genève avec Pierre Dubey. Ces perles, Frédéric et Deborah les destinent aux ambassades de Suisse et aux Alliances françaises intéressées. Les contacts ont été pris de longue date. Certaines de ces officines ont déjà répondu favorablement. D’autres se détermineront au dernier moment.

Ce flou inquiéterait-il Frédéric? Ce serait mal connaître un comédien aguerri qui a brillé au Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds, comme au Théâtre du Loup ou à la Comédie à Genève. Les Landenberg ne chômeront pas. La tribu tournera un documentaire en six épisodes pour l’émission de la RTS Bye Bye la Suisse. Frédéric proposera un aperçu de l’aventure en images à travers une vidéo 360° – son blog sera hébergé par la même émission. Deborah chroniquera les tribulations familiales via un journal papier, La Gazette de Ze Tribu, imprimée et envoyée depuis Morges par l’Orif, organisation qui vise à favoriser l’intégration professionnelle de personnes en difficulté.

Lire également: A Am Stram Gram, on mélange les âges pour le meilleur du théâtre

L’entreprise a son coût, quelque 90 000 francs pour l’année. Les recettes ne suffiront pas à financer l’histoire. «C’est la raison pour laquelle nous avons lancé mi-décembre une campagne de financement participatif sur le site wemakeit.com, sous le nom Zetribu.»

Kung-fu chez les moines

Pour que l’équipée ait du souffle jusqu’au bout, le cinéaste Frédéric Baillif projettera les routiers dans Pensamiento, fiction qui aura comme décor, à l’automne, San Salvador. Fabrice Melquiot, qui signe le scénario, a puisé sa matière dans la saga Landenberg. Des parents et leurs deux fils parcourent la pampa dans l’idée de permettre à Ludo, l’aîné, de s’émanciper. Mais les chemins de la liberté sont semés de cactus et chacun finit par chercher son étoile en solitaire.

Lire encore: Fabrice Melquiot conquiert Avignon

Dans la vraie vie, le train des Landenberg devrait garder le cap. Une halte pleine d’esprit est prévue dans un temple shaolin à Qufu en Chine. Deux mois pour s’initier au kung-fu. «C’est le rêve de nos fils; si c’est trop dur pour nous, on se rabattra sur des cours de calligraphie ou de mandarin.» Dans l’encrier des Landenberg, mille et un mirages: c’est ce qui s’appelle faire un usage poétique du monde.