Comme bien d'autres petites merveilles du cinéma, amoureusement collectionnées par la cinémathèque de Moscou, le cadeau de Jean-Luc Godard vient de finir dans un carton. Le réalisateur avait fait don d'un système son Dolby. Le premier dans la capitale russe. C'était à la fin des années 1980, peu après l'ouverture du Muzeï Kino qui, depuis, a enrichi ses collections de quelque 400000 pièces historiques et rempli ses salles d'un nombre incalculable d'amateurs du septième art.Seize ans après l'ouverture de ce musée, devenu l'un des principaux centres de la vie culturelle moscovite, Jean-Luc Godard est à nouveau intervenu cette année pour aider sa direction et soutenir son public. En vain, cette fois. Avec d'autres grands noms du cinéma mondial, il a signé une pétition pour que survive cette institution. Mais le 1er décembre, le Muzeï Kino a fermé ses portes. Et, au 1er janvier, il a dû vider les lieux, emportant ses cartons remplis de souvenirs.

«Dans toutes les grandes villes d'Europe, il y a pourtant un musée du cinéma!», regrette Naum Kleiman, le directeur du Muzeï Kino qui, malgré le chaos des cartons dans son bureau, a gardé sur un mur l'affiche d'un vieux festival dédié à Jean-Luc Godard. Cet historien du cinéma, spécialiste de Sergueï Eisenstein, s'irrite mais parle d'une voix douce. Homme sage, il sait qu'il a mené bataille jusqu'au bout mais que son enthousiasme et l'impressionnant soutien du public ne pouvaient l'emporter. Car le Muzeï Kino a été vaincu par les forces du marché immobilier, en plein boom à Moscou. Le musée, institution publique louant gratuitement des locaux privés dans un quartier où le prix du mètre carré ne cesse de grimper grâce à l'afflux de pétrodollars, a dû en effet se soumettre à la logique financière des propriétaires des lieux. Une sombre histoire de gros sous «où tout est secret et où on ne sait pas vraiment qui possède quoi...», prévient Naum Kleiman, particulièrement en colère contre le syndicat russe des réalisateurs. Cette organisation a «vendu sa part à quelque banque dont on ne connaît ni le nom ni les vrais actionnaires», insiste le directeur. Vendu sa part... et son âme, semble-t-il prêt à ajouter.

Naum Kleiman a le cœur d'autant plus gros que ce puissant syndicat des réalisateurs a pour président le plus célèbre d'entre eux, Nikita Mikhalkov. «Il parle beaucoup mais, dans les faits, il se conduit bizarrement», lance le directeur du musée, accusant mezza voce le réalisateur de défendre des intérêts autres que culturels. L'auteur de Soleil trompeur a pourtant de chauds souvenirs liés au Muzeï Kino: c'est ici qu'il avait présenté ce film, en 1994, pour la première fois à la presse avant de recevoir le Prix spécial du jury à Cannes. Clin d'œil de l'histoire, lorsque, près de dix ans plus tard, le réalisateur russe André Zvyagintsev a reçu le Lion d'or à Venise en 2003 pour son film Le Retour, il a publiquement remercié le Muzeï Kino. Comme tant d'autres, il a grandi dans ce musée réputé pour ses projections de qualité et ses billets d'entrée au prix de quelques roubles seulement.

La fermeture semblait toutefois inévitable. Depuis les folles années libérales du postcommunisme, le Kinocenter, l'immense bâtiment qui accueillait le Muzeï Kino, s'est déjà trouvé au centre de multiples conflits financiers. Progressivement, les locaux de cette imposante structure à l'architecture très soviétique ont été transformés à des fins commerciales. Du coup, au fil des ans, la porte d'entrée du musée est devenue presque introuvable, cachée dans l'abondance d'enseignes fluorescentes des cafés et clubs à strip-tease. «On ne sait même pas qui va prendre notre place!», se plaint Naum Kleiman, ironisant sur la construction possible d'un casino. Il a bien songé à porter l'affaire devant la justice. Mais il manquait d'arguments légaux. Et, en plaisantant à moitié, il raconte qu'un juriste lui a rappelé que la guerre immobilière autour et dans le Kinocenter s'était déjà soldée par neuf meurtres: voulait-il être la dixième victime?

Naum Kleiman préfère manier l'humour et parler de l'avenir. «Il nous faut un nouveau musée. Ici, nous étions de toute façon plein jusqu'au plafond!», plaisante-t-il. Dans un premier temps, toutes les collections vont être rassemblées. «En attendant une décision des autorités qui, depuis trois ans, nous ont tant promis...» Mais il place une confiance limitée dans le gouvernement. «Ils pensent que la culture, c'est un dessert. Alors qu'elle est pain ou eau. Elle est vitale.» Il n'a guère plus d'espoirs avec les oligarques russes pour sponsoriser le projet: «Ils préfèrent s'offrir des groupes pop et, pour le prestige, des opéras ou des galeries d'art.» Néanmoins, citant en exemple «cette formidable jeunesse qui s'est mobilisée pour essayer de sauver le Muzeï Kino», Naum Kleiman reste optimiste. «La fermeture a été un choc psychologique», reconnaît-il. Mais, à 68 ans, il ne songe nullement à prendre sa retraite.