Opéra

«Moses und Aron», le défi lyrique de Stéphane Lissner

L'ouvrage de Schoenberg inaugure la programmation du nouveau directeur des Opéras nationaux de Paris. Une entrée en matière emblématique, dirigée par le chef suisse Philippe Jordan

Il y a de l’électricité dans l’air, place de la Bastille. Alors qu’à l’extérieur, des travaux d’entretien détournent les passants de l’entrée principale de l’Opéra, à l’intérieur, les équipes sont sur le gril. «Moses und Aron» s’installe enfin dans les murs. Une production très attendue, non seulement par son exigence et sa radicalité musicale, mais aussi parce qu’elle représente la véritable intronisation lyrique de Stéphane Lissner. Tout de satin noir vêtu pour cette grande occasion, l’homme ne cache pas son excitation et son bonheur à l’heure de l’événement.

Déjà aux commandes depuis l’an passé, le nouveau directeur a d’abord hérité de spectacles de son prédécesseur Nicolas Joël. Puis il a programmé des reprises choisies en attendant la première création de son cru. L’opéra de Schoenberg, qui fut présenté à Paris en 1961 au Théâtre des Champs Elysées puis donné à Garnier en 1973 dans sa version française sous la direction de Georg Solti, ne lui est pas inconnu. Stéphane Lissner l’avait en effet déjà programmé dans sa version allemande d'origine au Châtelet en 1995, avec Herbert Wernicke à la mise en scène et Christoph von Dohnanyi à la direction du Philharmonia orchestra de Londres.

Modernité et théâtralité

Cette fois, l’ouvrage en allemand fait enfin son entrée au répertoire de la grande scène lyrique nationale. Le regretté Patrice Chéreau devait initialement en prendre les commandes scéniques. Pierre Boulez, l’autre mentor de Stéphane Lissner, avait de son côté dirigé et enregistré la partition dont il a toujours été un fervent défenseur. «Moses und Aron» s’inscrit donc dans une forme d’hommage aux artistes qui ont marqué le directeur de Bastille et Garnier. L’opéra biblique dessine aussi les contours du projet artistique du patron de la Grande boutique. Modernité, théâtralité, qualité musicale et questionnement sur notre époque. C’est en ces termes qu’il avait défini ses choix, parmi lesquels l’opéra de Schoenberg figure en manifeste («LT» du 7 février).

La lecture de l’œuvre a finalement été confiée au metteur en scène Romeo Castellucci. L'homme de théâtre total conçoit le geste artistique comme une mise en vibration de la réflexion et de l’émotion, dans un travail très corporel, intellectuel et hautement visuel. Ses spectacles convoquent l’image, le son, la lumière, les décors, les costumes et le texte dans un voyage à la frontière des sens et de l’esprit. Au bord du néant. Entre les genres. «Moses und Aron» était fait pour lui. «Je ne pouvais pas refuser la proposition de Stéphane Lissner, dit-il. C’est un objet totalement à part. Plus qu’un opéra, c’est avant tout un questionnement profond sur l’Homme, sur l’impossibilité et la nécessité de la représentation ainsi que ses dangers. L’ouvrage réunit des notions essentielles pour moi: la mythologie, une réflexion philosophique et une vision spirituelle du monde. Avec la question fondamentale du rôle de l’image.» Romeo Castelluci n’a aussi pas dû être insensible au fait que le compositeur a encore écrit le livret dans un seul geste créateur.

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Imprégnation épidermique

Les contraintes de rythme, de respiration et de durée musicale s’avèrent particulièrement difficiles dans le langage dodécaphonique. Pour les intégrer, Romeo Castellucci a écouté «Moses und Aron» sans relâche pendant des mois, jusqu’à ce que la musique lui pénètre dans le corps par «imprégnation épidermique». Il se défend d’une interprétation à travers le prisme de l’actualité. «Un commentaire du monde contemporain ou une plongée dans le flux de l’information politique et sociale serait beaucoup trop réducteur pour un ouvrage de cette dimension et de cette portée. Ce serait regarder avec une loupe une proposition qui ouvre sur l’univers.»

De son côté, le chef de chœur José Luis Basso s’est immergé dans un travail de taille. Depuis une année seulement dans la maison, il s’est immédiatement mis à l’ouvrage pour que les choristes aient le temps de bien intégrer leur partie. Comme il avait déjà préparé à deux reprises «Moses und Aron» à Barcelone et à Florence, il en connaissait les écueils. «C’est une pièce très particulière, explique-t-il. D’abord, le dodécaphonisme n’est pas habituel dans le domaine choral. Ce système est très compliqué à intégrer. Ensuite, le peuple est un personnage à part entière, très caractérisé psychologiquement. Il faut le traiter avec une grande finesse. Et il est omniprésent. Le texte est donc long et complexe, avec du parlé, du déclamé ou de la mélodie, des passages à la limite du bel canto. Une technique qui va du souffle au cri. Enfin, l’allemand doit être très clairement articulé et récité. Il faut comprendre et mémoriser chaque mot, intonation ou rythme, sur plusieurs voix. Sans parler du jeu scénique très exigeant…»

Un autre langage

Les 90 chanteurs se sont pris au jeu. Et après un an d’efforts, ils sont arrivés aujourd’hui au sommet de cette montagne avec fierté et dans une forme d’ivresse. Des aspects plus faciles? «C’est très bien composé pour les voix. La structure est claire. Elle utilise des formes classiques comme la fugue, le canon, l’écriture en imitation ou miroir, un peu comme la musique baroque. Cela s’approche de l’oratorio ou d’une Messe. «Moses und Aron» n’est pas sans rappeler «La Passion selon Saint Jean» de Bach dans la véhémence et les retournements de sa foule. On peut s’appuyer sur cette mémoire-là. Maintenant, tous chantent naturellement, et avec plaisir.»

Pour l’aspect musical et orchestral, Philippe Jordan vit depuis deux saisons avec les œuvres de Schoenberg qu’il interprète aussi en concerts. Pour «Moses und Aron», le chef suisse avoue avoir vécu l’expérience lyrique la plus forte de son mandat à l’Opéra national de Paris, avec le «Ring» de Wagner. «Ce travail intense de plus d’un an a beaucoup soudé toutes les équipes, révèle-t-il. Après cette aventure, le chœur ne chantera plus rien comme avant. Même Verdi. «Moses und Aron» est un des plus grands opéras du XXe siècle, si ce n’est le plus grand. Avec «Wozzeck», «Lady Macbeth de Mzensk», «Peter Grimes», «Doktor Faust», «Die Soldaten» ou «Le Grand Macabre», il s’inscrit dans les plus fortes propositions lyriques contemporaines. Si Schoenberg est parti de l’oratorio, il est allé bien plus loin. Non seulement sur le plan musical, mais aussi théâtral. Il a cherché un autre langage, une forme d’abstraction qui part d’un thème biblique pour raconter le monde et l’être humain, à qui il tend un miroir.»

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Expression sensuelle

Techniquement, comment apprendre un tel ouvrage? «Personnellement, j’ai découvert la partition avec le premier enregistrement de Pierre Boulez, poursuit Philippe Jordan. Tout avoir dans la tête à la simple lecture initiale de la partition n’était pas évident. Puis j’ai fait mon chemin dans l’œuvre, en partant d’une approche mentale, jusqu’à toucher l'émotionnel. Schoenberg est un sacré musicien. Il s’est rebellé contre la tonalité, pas contre la musique.»

Schoenberg a toujours gardé un contact étroit avec la tradition classique, avant de s’en démarquer puis d’y revenir. «Son expression, héritée de Mahler, Strauss ou Brahms, est très sensuelle. Pour les racines et la structure, c’est Bach. On finit donc par retrouver toutes ces influences, et par ressentir le même plaisir musical. Une satisfaction étroitement liée au contact physique avec la scène.»

Quant au travail avec les musiciens, c’est en nommant, en expliquant et en dégageant les sentiments de la structure, que Philippe Jordan opère. «La clarté est la clé. Quand le squelette est posé, on peut faire chanter les mouvements de valses, de marches, de danses, qui animent le discours. A la limite du cabaret et du jazz parfois. C’est comme un arbre. Une fois les racines, le tronc et les branches bien dessinés, les feuilles, les couleurs, les frissonnements du vent et de la lumière y trouvent leur place naturellement.»


Opéra Bastille, Paris, les 23, 26, 31 octobre et 3, 6, 9 novembre. Rens: +33 1 71 25 24 23 www.operadeparis.fr

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