Si Cannes possède indubitablement le festival le plus huppé du monde, celui de Venise le suit de près dans le cœur des cinéastes et cinéphiles. Le précède même parfois: demandez donc à Woody Allen pourquoi il lui réserve la primeur de son nouveau film (cette année Small Time Crooks, avec lui-même et Hugh Grant) pour la huitième fois consécutive! Malgré son histoire tourmentée, marquée par le fascisme et la contestation soixante-huitarde, la manifestation a conservé son image de lieu convivial où l'on défend une certaine idée, élevée, du 7e Art. Ce qui signifie dérouler le tapis rouge pour Clint Eastwood tout en invoquant Samuel Beckett dans un programme spécial, confronter Manoel de Oliveira (92 ans) en compétition à des cinéastes qui pourraient être ses petits-fils, et découvrir des cinéastes asiatiques tout en méditant sur les déséquilibres européens. Bref, un rendez-vous majeur.

Jusqu'à samedi 9 septembre, ce ne sont pas moins de 93 longs métrages et une soixantaine de courts qui seront présentés sur le Lido. Parallèlement (du 1er au 10 septembre), Deauville jouera les m'as-tu-vu avec sa brochette de stars américaines en visite éclair et ses avant-premières de films prêts à déferler dans les salles. Pourtant, c'est à Venise que s'écrira une nouvelle page de l'histoire du cinéma. Pour ne pas voir se détourner l'attention des médias, un minimum de «glamour» sera assuré avec les venues de Johnny Depp, Michelle Pfeiffer, Richard Gere ou Isabelle Huppert, mais l'essentiel de l'attention devrait aller aux films eux-mêmes, en particulier aux vingt titres de la compétition.

Celle-ci, un peu moins alléchante que celle de Cannes, tente clairement de préserver plusieurs équilibres: entre jeunes et anciens, cinéma européen et d'ailleurs, et surtout films français et italiens (lire ci-dessous). Histoire de souligner la modernité inaltérable du Portugais Manoel de Oliveira, doyen du cinéma mondial, le directeur Alberto Barbera n'a pas hésité à sélectionner en concours son nouveau film, Palavra e utopia. A côté de lui, des vétérans comme Robert Altman (75 ans) ou Claude Chabrol (70) pourront se dire qu'ils ont encore de beaux jours devant eux! Le premier présentera sa comédie Dr. T and the Women (avec Richard Gere dans le rôle d'un gynécologue), tandis que le second, finalement membre du jury, dévoilera sa coproduction helvétique Merci pour le chocolat hors compétition. Raoul Ruiz (Fils de deux mères, ou La Comédie de l'innocence, avec Isabelle Huppert et Charles Berling), Barbet Schroeder (La Vierge et les tueurs, tourné en Colombie avec des acteurs du cru) et Stephen Frears (Liam, un de ses petits films britanniques dans la lignée de The Snapper) viennent compléter la moisson des grands noms.

Du côté des jeunes, on guettera avec une attention toute particulière Selon Matthieu de Xavier Beauvois (auteur du formidable N'oublie pas que tu vas mourir) et Platform du Chinois Zhang-ke Jia (salué comme une révélation par la critique française l'an dernier pour Xiao Wu artisan pickpocket), mais aussi les évolutions du Lituanien Sharunas Bartas avec Freedom et de l'Iranien Jafar Panahi (Le Ballon blanc, Le Miroir) avec Dayareh/Le Cercle. Quinquagénaires à peine plus connus du grand public, le peintre américain Julian Schnabel (Basquiat) avec Before Night Falls et l'Anglaise Sally Potter (Orlando) avec The Man Who Cried ont réuni des castings alléchants, dont Johnny Depp, qui devraient cette fois les faire plus largement connaître. Les quatre Italiens sélectionnés au forceps parviendront-ils à tirer leur épingle du jeu face à une concurrence aussi relevée? Au jury, ils compteront sur la compréhension de Giuseppe Bertolucci, le frère cadet de Bernardo, tandis que Chabrol veillera aux intérêts français.

Pour compléter cette approche très «auteuriste», la Mostra possède aussi une section plus grand public intitulée «Sogni e visioni», où le décevant Sade de Benoît Jacquot côtoiera l'efficace film de guerre sous-marine U-571 de Jonathan Mostow, mais aussi Der Krieger und die Kaiserin du «Wunderkind» allemand Tom Tykwer (Lola Rennt) et le dernier film d'arts martiaux du Chinois de Hongkong Tsui Hark, Time and Tide. Plus confidentielle, la section «Cinema del presente» se veut, comme à Locarno, ouverte aux propositions novatrices et aligne des noms tels que Robert Guédiguian (La Ville est tranquille), Ed Harris (Pollock, biographie du peintre Jackson Pollock) et Jan Svankmajer (Otenasek). Où donner de la tête, alors que João César Monteiro (Branca de Neve/Blanche-Neige) se retrouve dans une mystérieuse section «Nuovi territori» et Takeshi Kitano (Brother, son premier film en langue anglaise) en dehors de toute section?

Au bout des festivités, quels que soient le palmarès et les sujets à controverse, tout le monde communiera à Il mio viaggio in Italia, le documentaire de plus de quatre heures que Martin Scorsese a consacré au cinéma italien, sur le modèle de son fameux «Voyage à travers le cinéma américain».