Depuis quelques mois, il existe des vols sans escale entre Venise et Toronto. Cette nouveauté peut paraître anodine. Elle ne l'est pas pour l'histoire du cinéma. Car cette ligne, assurée par plusieurs compagnies, ne relie pas seulement deux villes. Elle permet à deux des plus importants festivals de la planète de coexister à la même période: la Mostra de Venise, qui se déroule sur dix jours à partir du dernier mercredi d'août, et le Festival de Toronto, qui s'ouvre, pour dix jours également, le premier mardi de septembre, c'est-à-dire avant-hier, en pleine Mostra. Ce couloir aérien direct permet donc aux mêmes films d'être présentés et défendus par leurs vedettes des deux côtés de l'Atlantique. C'est le cas cette année des nouveaux ouvrages de Claire Denis, Takeshi Kitano, Joel et Ethan Coen, Kathryn Bigelow, Barbet Schroeder, Agnès Varda, Jonathan Demme, Mamuro Oshii, Fabrice du Welz ou Darren Aronofsky. A la clé de ces allers-retours entre l'Ancien et le Nouveau Continent: la conquête simultanée des marchés européen et américain.

La ligne Venise-Toronto vaut bien le jet-lag de quelques stars, parce qu'elle n'est pas anodine économiquement. D'autant que Hollywood se sert de la plateforme canadienne, qui ne possède pas de compétition, pour lancer la course aux Oscars. C'est ainsi que certains films anglo-saxons très attendus sont, cette année, révélés dans la capitale de l'Ontario et pas à Venise: Adam Resurrected de Paul Schrader, Appaloosa d'Ed Harris, Genova de Michael Winterbottom, Me and Orson Welles de Richard Linklater ou encore Miracle at St. Anna de Spike Lee. Certains rallieront de toute manière le 56e Festival de San Sebastian, du 18 au 27 septembre, manifestation qui s'insinue, elle aussi, de manière de plus en plus pressante dans la ronde des festivals.

Face à San Sebastian ou à la Mostra, qui incarnent encore l'idée originelle et européenne des festivals comme carrefour politique et social, comme bastion de la diversité et du cinéma d'auteur, Toronto propose une révolution: sans compétition et en plus des nouveautés américaines et internationales - dont, ce n'est pas rien, les nouveaux François Dupeyron, Rithy Panh, Olivier Assayas, Jean-François Richet ou Hirokazu Kore-eda -, le festival canadien donne une deuxième vie, et des perspectives de diffusion sur le territoire nord-américain voire au-delà, à des films projetés à Berlin en février, à Cannes en mai ou à Locarno en août. Les festivaliers affluent du monde entier, y compris de Suisse où une majorité de distributeurs et d'exploitants de salles ont choisi, cette année, de rallier Toronto plutôt que Venise. Et beaucoup fréquentent les deux. «La seule raison que j'ai encore d'aller à la Mostra, explique un distributeur zurichois rencontré à Venise, c'est l'espoir de découvrir et de prendre une option sur un film intéressant trois ou quatre jours avant le début de Toronto.»

Cette concurrence est évidemment bonne pour les films, qui peuvent s'attendre à davantage de visibilité. Elle l'est moins pour les festivals d'envergure historique qui se voient poussés dans une course sans fin qui implique qu'ils s'adaptent. Venise et Locarno en particulier. Cannes maintient sa position de premier rendez-vous en tablant sur les grandes signatures, les tapis rouges, un important marché du film et un soutien institutionnel massif (un directeur autre que Français, comme le Suisse Marco Müller à Venise, serait inimaginable sur la Croisette). Situé au début de l'année, dans les bâtiments ultramodernes de la Potsdamerplatz, sans concurrent aussi proche que le quarté Locarno-Venise-Toronto-San Sebastian, et mené par un directeur, Dieter Kosslick, qui ne frissonne pas devant les paillettes, la Berlinale possède le plus important marché du film d'Europe et peut-être du monde grâce à l'énergie phénoménale de sa responsable, la Suissesse Beki Probst.

Et tandis que Locarno peine à se positionner, sans marché, avec des installations vétustes, des soutiens politiques et économiques chancelants et souvent des seconds choix miséricordieusement abandonnés par Venise, la Mostra se maintient. Dotée d'infrastructures d'un autre temps et de soutiens politiques aussi cyclothymiques que Silvio Berlusconi, elle réussit, grâce à Marco Müller, grand stratège, à maintenir sa position: 24 de ses premières mondiales sont également visibles à Toronto et le reste du programme se distingue par la radicalité des choix d'un directeur qui ne cède pas tout à l'industrie.

Mais l'effort reste énorme. Un nouveau Palazzo del Cinema, dont la première pierre a été posée en début de l'actuelle 65e édition, sera construit d'ici à 2011, pour un coût de 120 millions de francs. C'est le prix à payer: Toronto vient de s'ouvrir dans un nouveau bâtiment, le futuriste Bell Lightbox, et s'élargit à dix nouvelles salles situées dans un nouveau multiplexe hi-tech de 24 salles, l'AMC Theaters. Il était donc temps que la Mostra propose une alternative aux bâtiments construits par le fondateur du festival... Benito Mussolini. Comme la nouvelle ligne Venise-Toronto, tout est décidément symbolique dans la révolution qui touche l'équilibre des festivals à l'ancienne et dont le mot magique est marché.