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A Môtiers, l’art prend l’air

Tous les quatre ans depuis trente ans, le village du Val-de-Travers se transforme en exposition à ciel ouvert. Promenade au milieu des œuvres

A Môtiers, l’art prend l’air

Tous les quatre ans depuis trente ans, le village du Val-de-Travers se transforme en exposition à ciel ouvert. Promenade au milieu des œuvres

C’est un peu la balade idéale du week-end. Le bol d’air qui allie détox sportive et stimulation intellectuelle. Môtiers, joli village du Val-de-Travers, se transforme tous les quatre ans en exposition d’art contemporain à ciel ouvert. La promesse d’une promenade de trois bonnes heures, plan à la main, pour trouver les œuvres planquées dans le décor.

Il y a trente ans, Marie et Pierre-André Delachaux décident que ce coin du canton de Neuchâtel pourrait servir de cadre à une grande exposition. Il y a déjà dans l’esprit de l’historien, président de la manifestation, et de sa femme, professeure, l’idée de profiter de la nature sauvage et de la magie d’une région sur laquelle plane le mythe de la Fée verte. A Môtiers, chaque coin de rue vous rappelle d’ailleurs qu’ici c’est l’absinthe qui fait tourner l’économie. Et que depuis la fin de l’interdiction, en 2005, son commerce bat son plein. Nonante-cinq ans de prohibition ont laissé des traces. Ils autorisent aussi les clins d’œil. La Maison de l’absinthe, nouvellement ouverte, a pris ses quartiers dans l’ancien tribunal qui jugeait jadis les distillateurs clandestins.

Pour la première édition de Môtiers – Art en plein air, en 1985, soixante artistes déplaçaient leurs œuvres de leurs ateliers au Val-de-Travers. En 2015, ils sont 62 qui présentent désormais leurs travaux in situ le long d’un parcours qui démarre au village et s’enfonce dans la forêt. Dans la liste, beaucoup d’artistes suisses et certains noms – Ben, Olivier Mosset, John Armleder, Etienne Krähenbühl – ­fidèles à cette exposition, dont la réussite tient aussi à sa coolitude campagnarde. Une ambiance détendue qui permet à l’artiste lausannois Vincent Kohler de faire enfiler à deux bouleaux les jambes de sa paire de jeans géante.

Les organisateurs encouragent le lien avec la région. Ils n’ont pas besoin de beaucoup forcer les artistes, tant la géographie des lieux suscite naturellement l’inspiration. Christian Gonzenbach a choisi le point topographique le plus élevé. L’artiste genevois, que l’on connaît plutôt adepte de céramique, a construit sur un promontoire avec vue imprenable sur la vallée une sorte de pylône électrique en forme de chat. Un matou matois en bois peint orange fluo qui veille sur Môtiers.

Le Zurichois Markus Weiss, lui, a barricadé la fontaine municipale. Le visiteur accède désormais par un escalier au point d’eau, qu’il découvre réaffecté en bassin aquatique. Tandis que juste à côté, Denis Savary a ramené à l’écurie ses éléphants noix de coco créés pour son exposition à la Kunsthalle de Berne en 2012.

Les artistes sont incités à penser au lieu, mais aussi à son histoire. John Armleder a réveillé une performance Fluxus de 1967. L’artiste genevois a ainsi collecté des objets en verre, rappel de l’activité locale de distillerie, qu’il a ensuite enterrés à sept endroits dans le dénivelé. Mais sans en indiquer les emplacements. La chasse au trésor est ouverte. De son côté, Marie Velardi rejoue une pièce de Piero Manzoni. En 1961, l’artiste italien installait un cube d’acier qu’il décrétait alors «Centre du monde». L’artiste genevoise, elle, pointe vers le sol une flèche jaune de randonnée en indiquant «Centre de la Terre». Cela dit, les moyens mis en œuvre peuvent être davantage conséquents. Bob Gramsma, de Zurich, a carrément enterré et fait déterrer toute une maison en béton couverte de matières organiques. Et Ilona Ruegg perché au sommet d’un tas de gravier une carcasse de camion dépouillé de ses pièces mécaniques.

Organisé depuis trente ans, Môtiers  – Art en plein air compose aussi avec les pièces des éditions passées. L’art dans la nature n’est pas toujours éphémère. Le visiteur trouvera sur le parcours de cette septième occurrence des œuvres anciennes qui ont fini par s’incruster. C’est le cas des galets dorés enfoncés dans le sol par Anne Hélène Darbellay et Yves Zbinden et qui appartiennent désormais au sentier.

Il arrive aussi que les artistes se renvoient la balle. En 2015, le Tessinois Karim Forlin a reproduit sur un chemin le quadrillage des voies d’urgence des autoroutes, mais dans des couleurs pastel. Son road painting répond à l’arc-en-ciel peint quelques mètres plus loin par Lang & Baumann en 2003. Tandis que certains artistes réactivent leurs propres travaux. Comme Olivier Mosset, déjà présent à Môtiers en 1989 et 2003. Il y a 27 ans, il avait empilé trois sections circulaires en béton pour en faire une colonne et l’une de ses toutes premières sculptures. Cette année, il a relevé le dernier cylindre de son pilier. Ce «o» de ciment troue le paysage. Il rappelle le Rond noir sur fond blanc qui a rendu célèbre l’artiste né à Berne. Et aussi que «o», c’est peut-être l’initiale d’Olivier.

Môtiers – Art en plein air, jusqu’au 20 septembre 2015, www.artmotiers.ch

La réussite de l’exposition tient aussi à sa coolitude campagnarde

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