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Berry Gordy, fondateur du label Motown, en compagnie de la chanteuse Natalie Cole (1950-2015).
© Chris Pizzello / AP

Musiques

Motown, dans l’intimité d’un mythe moderne

Alors que le Montreux Jazz Festival s’apprête comme chaque année à plonger au cœur des musiques noires, et notamment à célébrer la musique soul, un livre revient sur l’histoire de l’emblématique label de Detroit

«Nous étions convaincus que nous devions notre son unique à la façon dont nos voix résonnaient sur les murs et les fenêtres. Nous avons enregistré dans les moindres recoins de ce bâtiment: les halls, les cages d’escalier, près des murs et même dans les toilettes.» Comment le dire plus clairement que Diana Ross? La maison mère du label Motown, miraculeusement préservée des démolisseurs, n’est pas un de ces musées aléatoires où l’on a empilé sans trop de vibrations les vestiges d’une grande aventure.

Ceux qui, chaque année, font le pèlerinage de Hitsville U.S.A., en périphérie de Detroit, pénètrent dans l’espace matriciel non retouché de ce «son de la jeune Amérique» qui n’en finit pas de féconder la musique populaire de l’après Marvin Gaye ou Stevie Wonder. Ce mausolée esthétique et émotif valait bien une bible: elle existe désormais en version française, sous la forme d’un monumental ouvrage où texte et iconographie rivalisent de panache pour célébrer, avec la démesure qui convient, une odyssée des temps modernes.

Côté texte, pas de doute: on est loin, très loin des approximations vaseuses, pseudo-romantiques ou franchement affabulatrices, dont il a fallu jusqu’ici se contenter. L’établissement – en l’espèce, un rétablissement – des faits est minutieux, l’enquête serrée, tellement parfois qu’en ses méandres le néophyte s’égare. Pas pour longtemps: l’auteur, Adam White, n’a rien du plumitif besogneux réquisitionné pour donner un vernis de cohérence à des faits qui lui sont étrangers. C’est, pour la qualité de l’information, un homme de l’intérieur, et pour l’efficacité de la transmission, un conteur pointilleux: il est un peu, à lui tout seul, une de ces sections rythmiques indissociables du son Motown, attentif au tempo de l’œuvre touffue dont il assure la lisibilité par d’incessants et très pédagogiques rappels.

Luther King du showbiz

Les photos racontent la même histoire, en plus pulsionnel. Façon de dire qu’elles collent au texte sans le dupliquer. A côté des inévitables pochettes de disques, dont beaucoup ont capté l’air du temps et fonctionnent comme autant de madeleines de Proust, et du plus dispensable matériel promotionnel, on reste scotché à ces clichés qui dévoilent, via son intimité, l’envers du mythe – les Four Tops répétant des pas de danse dans les sous-sols de l’Apollo Theater, les Supremes se relaxant dans des loges improvisées. Difficile de conter de façon plus palpable l’histoire aujourd’hui impensable de Berry Gordy, saint patron et finalement fossoyeur du label. De 1959 à 1988, cet ex-manutentionnaire des usines automobiles de Detroit va s’ingénier à organiser son label sur le modèle de l’industrie des voitures que par ailleurs il abhorre.

A lire:  Marvin Gaye ou la malédiction du père

Idée douteuse, artistiquement débile? Pas à en juger par les résultats, qui propulseront un label très essentiellement noir, par ses artistes et son big boss, au sommet des ventes, cela dans un environnement sous domination blanche. Si la méthode Gordy, souvent dure, est payante et globalement admise par les artistes, c’est qu’ils sont bien conscients d’être les victimes quasi séculaires d’un milieu aux règles ségrégationnistes impitoyables, dont Gordy semble pouvoir les affranchir. Même si celui-ci, en homme d’affaires prudent, accepte avec beaucoup de circonspection ce rôle de Martin Luther King du showbiz: «J’étais trop blanc pour les Noirs et trop noir pour les Blancs. Mais je ne m’intéressais pas au noir et au blanc, seulement à la bonne musique, celle qui vient de nos vécus.» La personnalité de Gordy apparaît à cet égard nettement moins profilée que celle d’un Norman Granz, fondateur du label Verve et pourfendeur intraitable du racisme ordinaire du si cynique «American way of life», et de son corollaire, l’«American way of business».

Renaissance possible

On n’y reconnaît pas non plus, pas toujours du moins, un de ces hommes au flair infaillible capable de prendre seul contre tous les bonnes décisions – s’il n’avait tenu qu’à lui, le «What’s Going On» de Marvin Gaye aurait fini dans un tiroir. Tout cela ne fait en définitive que renforcer le mystère Motown, évoqué ici dans sa chronologie et ses éléments constitutifs, mais jamais réduit à l’explication simpliste de la poigne ou du charisme d’un homme providentiel.

Plusieurs facteurs ont joué en sa faveur, le plus décisif étant aussi le plus diffus: la volonté d’y croire, tant du côté des artistes, prêts à se plier à des règles parfois outrancières pour briller du même éclat médiatique que leurs homologues blancs, que du public noir et blanc, qui voyait dans les orientations du label la concrétisation de ses aspirations en termes de musique aussi bien que de mode de vie. Une histoire, on le voit, totalement anachronique, et d’autant plus fascinante à l’ère du tout virtuel et du tout aseptisé. Comme si Motown, label assurément d’hier, recelait en sa trajectoire les secrets et les promesses d’une renaissance possible pour une industrie du disque aujourd’hui si fragilisée.


Adam White, «Motown», traduit de l’anglais par Christian Gauffre, Ed. Textuel, 400 p.

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