«Hommes, animaux à parole, nous sommes les prisonniers du monde muet.» Cette phrase de Francis Ponge qui ouvre Dieu sait quoi donne d'emblée au film son programme: l'invention d'un nouveau type de cinéma, comme fut radicalement nouvelle en 1942 la démarche littéraire de l'auteur du Parti pris des choses. A défaut de donner la parole au monde muet (objets, éléments, règnes minéral, végétal et animal) en cherchant à imaginer son point de vue, lui rendre cette première place qu'il n'occupe que fugitivement, lui qui est pourtant «notre seule patrie». Un pari fou et modeste, dont seul Jean-Daniel Pollet était capable.

Compagnon de route de la nouvelle vague, né en 1936, Pollet n'est pas un inconnu, juste un auteur confidentiel. De ceux qu'on rencontre dans les festivals, sur France-Culture (ces jours-ci à 22 h 30), Arte ou encore dans de rares cinémas comme le Spoutnik de Genève. Autant le savoir avant de découvrir ce film de 1995 qui pourrait bien être le point culminant de son art. Même absent de l'écran, le cinéaste s'y livre à une étonnante rumination d'une œuvre littéraire chère entre toutes en la mêlant discrètement à son autobiographie. Au point que la voix off du grand Michael Lonsdale se confond parfois avec la sienne, que la maison au centre du film est celle où Pollet vit retiré et qu'une télévision y passe en continu des extraits de ses propres films: Méditerranée, L'Ordre, Contretemps.

Comme une première fois

Cela dit, rien de moins élitaire, de moins intimidant que le cinéma de Jean-Daniel Pollet. Comme l'écrit son ami Gérard Leblanc: «Quelle sorte de cinéaste peut s'intéresser au projet et à l'écriture de Ponge? Un cinéaste qui regarderait ce qu'il filme comme pour la première fois, sur fond de sensations intenses. Qui filmerait les choses non telles qu'elles n'ont jamais été montrées, mais telles qu'elles n'ont jamais été vues.» Un cinéaste qui, à l'image de Ponge lui-même, n'hésite pas à reprendre au début après avoir constaté notre vertige devant tout ce savoir accumulé par l'humanité et dont nous ne savons le plus souvent que faire.

A l'écran, cela donne une gare de campagne abandonnée, un jardin avec quelques objets arrangés sur une table, une plage de galets, le tout cadré avec une rare précision – comme s'il n'existait qu'une seule distance «juste», un seul mouvement de caméra possible pour les appréhender. Des images réitérées, rythmées par un montage créatif, tandis que la voix donne à entendre les tentatives d'approche de Ponge et que la musique d'Antoine Duhamel devient le troisième larron de la fête. Le miracle, c'est que nul pléonasme, nulle redondance ne vienne ternir ce beau projet, que l'agencement du puzzle paraisse toujours inspiré et stimulant. Hanté par les mots de Ponge, le cinéaste se sera laissé contaminer jusqu'à en traduire dans un autre langage la secrète harmonie.

Dieu sait Quoi, de Jean-Daniel Pollet (France, 1995). Cinéma Spoutnik, Coulouvrenière 11, les 20, 22 et 24 février à 21 h (en alternance avec La Mounine, ou note après coup sur un ciel de Provence d'Aline Horisberger, les 21, 23 et 25 février).