Langage

Les mots du jazz, nos perles de la semaine

Deuxième semaine de nos «saveurs du français» estivales, cette fois dédiées au genre phare du 50ème Montreux Jazz Festival, qui vient de s'achever

Jazzique, bœuf musical

Notre premier mot de la semaine semble relever de l'évidence. Oui, «jazzique» signifie ce qui a trait au jazz. En y pensant, en le savourant, on se dit que, dans sa pureté comme adjectif, le mot est en mesure d'embrasser d'innombrables formulations, des plus pédantes («Tu vois Nathalie, nous somme sur du jazzique, là») aux plus spontanées («C'est jazzique!»).

Le Robert atteste cette tournure depuis 1971, en signalant de précédents glossaires. De fait, le vocabulaire de cette musique n'est guère francophone; depuis les temps des plantations jusqu'aux concerts de jazzmen sophistiqués dans la Grande Pomme, le jazz demeure un genre de musique, et de langage, avant tout anglo-saxon.

Dans cette sélection de juillet, alors que le Montreux Jazz Festival célèbre ses 50 ans, nous ferons le tour de la galaxie jazzique, en français. Peut-être aura-t-on besoin d'un bon bœuf musical débouchant sur une ode jazzistique – autre forme dans ce registre. Si l'on veut vraiment privilégier le scénario du pire, nous pourrons toujours jazzifier des œuvres anciennes, d'avant la musique libre. Mais on fait confiance aux musiciens et experts pour avoir façonné des mots pour le blues et ses suites. C'est jazzique!


Canari, jaune mélodie

L’oiseau, on connaît. Le mot canari raccourcit la désignation du serin des Canaries, de l’espagnol Canaria, un frêle oiseau de la famille des fringillidés, indiquent les dictionnaires. Ce petit gazouilleur chante avec talent, et sa vaillante robe jaune a pris son nom.

Le, ou la, «canari» raconte un moment de l’histoire du jazz, notre thème. Dans les années 1930, les big bands se mettent en place. Il faut au moins 15 musiciens, habilement répartis entre les cuivres et les instruments rythmiques. Dans ces nouvelles troupes du jazz, il n’y a que des hommes. De surcroît, alors que l’offre jazzique enfle de folle manière, le public pourrait se lasser. Les producteurs et patrons de salle font leurs calculs: en termes de marketing, une présence féminine, jolie silhouette posée entre un saxo et une batterie, attirerait le regard, peut-être même capterait-elle les oreilles des amateurs blasés.

Ainsi est instituée la place du/de la (le genre est indistinct) canari, une chanteuse qui s’insère dans l’orchestre. A ses débuts, Ella Fitzgerald fut canari, chez Chick Webb. Début de gazouillis qui l’ont portée loin. Aujourd’hui, en suivant cette logique commerciale mais musicale, on se dit que Twitter aurait pu être jaune. Et jazzy.


Bop, yoghourt anti-swing

Ce terme prend une sérieuse avance dans le classement des mots les plus courts de notre été. Il constitue aussi un mystère: les dictionnaires assurent que «bop» relève de l’onomatopée. Mais on ne trouve aucun expert pour confirmer de quel son il serait la transcription.

Certains évoquent le scat, une forme de jazz qui refusait les paroles distinctes, dont les morceaux étaient enrichis de parties vocales sans vocabulaire. Louis Armstrong aurait créé ce genre de yaourt jazzique. D’autres jugent que le bop viendrait des grognements de l’un ou l’autre des musiciens phares qui ont marqué l’histoire du jazz, notre thème de la semaine.

Bien sûr, le bop est aussi bebop, son autre forme. On apprend qu’il s’agit surtout d’une variation accélérée du jazz apparue dans les années 1930, qui s’est répandue dans les clubs en opposition au courant dominant d’alors, notamment le swing. Le bebop a ses codes, lui aussi, notamment en matière de percussions. On relève dans le simple article Wikipédia cette délicieuse précision suivant l’évocation de «l’émancipation» de la batterie: «De plus, les batteurs bop répondent à l’instrument qui chorusse.»

Le rock’n’roll avait réagi à cette innovation en allant jusqu’à rouler «Be-Bop-A-Lula», de Gene Vincent, en 1956. Quels lourdauds, ces rockeurs.


Ménestrel, vaudeville grimé

Le troubadour possède un lien secret, langagier, avec le ministre. Dans une ambiance jazzy. En parcourant les glossaires du jazz, notre thème de la semaine, nous tombons sur «minstrels». Le mot raconte une histoire étonnante. Aux Etats-Unis durant le XIXe siècle et au début du XXe, des troupes d’acteurs blancs à la peau noircie (le style «blackface») tournaient dans le pays en parodiant la vie des esclaves – bien noirs, eux – des plantations.

Ces comédiens proposaient des «vaudevilles», des comédies inspirées par les supposées mœurs du Sud. Pied de nez, lorsque l’esclavage a vraiment commencé à disparaître, des Noirs ont formé leurs propres compagnies, et spectacles, de «minstrels».

Le terme a sa filiation francophone, peut-être passée par la Louisiane. On pense aux ménestrels, les chanteurs itinérants de la vieille Europe. Ces baladins divertissaient leurs généreux spectateurs en chantant les écrits d’un trouvère, au nord, ou d’un troubadour, au sud. Dans son origine latine, le ménestrel est l’équivalent du ministre; dans les deux cas, il s’agit d’un homme assumant une charge, un «ministère». Les captifs d’antan ont leur revanche. Ce printemps, Christophe Calpini, musicien et blogueur du festival de Cully, a lancé: «Faire le ménestrel est un luxe.» A peine.


Quadrille, contredanse jazz

Le dernier mot de notre semaine dédiée au 50e anniversaire du Montreux Jazz Festival nous est indiqué par Arnaud Robert, confrère qui est à la critique musicale ce que son nez est à Cyrano, un roc, un pic, un cap, que dis-je, c’est un cap?… C’est une péninsule! Le maestro souffle «quadrille», et l’on découvre un mot qui raconte l’origine créole du jazz. Entre autres histoires de quatuors.

Le quadrille a été une danse répandue en Europe au XVIIIe siècle, qui a ensuite gagné les Antilles, adoptée par les bourgeois des îles. Les glossaires parlent d’une forme de chorégraphie un peu modifiée par rapport à la contredanse, ou simplifiée face au cotillon, ce dernier pouvant impliquer huit personnes dans la gigue.

Comme danse et comme rythme, le quadrille se situerait aux racines du jazz, en raison de mouvements chaloupés. C’est ainsi que le jazz se mettrait en place, par les chants des esclaves et les mélopées du blues, les instruments nouveaux ou redécouverts, les danses qui rassemblent. Venu de l’espagnol «cuadrilla», le quadrille décrit aussi l’entourage du torero, ou une parade de cavaliers. Variations à banderilles ou guerrières pour en revenir à notre quadrille, un moment de jazz.

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