Exposition

Les mots de Jenny Holzer dans la pierre d’Ibiza

A l’initiative de Guy Laliberté, fondateur du Cirque du Soleil, l’île blanche devient peu à peu un rendez-vous des amateurs d’art contemporain. L’artiste américaine y a conçu un projet en trois volets, imprégné de l’esprit de l’endroit

Jenny Holzer expose à Ibiza. Voilà une étrange association entre la grande artiste américaine, née en 1950, reconnue pour son œuvre engagée, et l’île de la fête permanente et des clubs à ciel ouvert. Pourtant, depuis cet été, elle présente «Are You Alive?», une exposition en trois parties, qu’elle a conçue spécialement pour l’éden méditerranéen.

Surprenant? Peut-être plus pour longtemps. Guy Laliberté, le milliardaire canadien, fondateur du Cirque du Soleil et collectionneur récent mais déjà hyperactif, a décidé de faire d’Ibiza un nouveau centre névralgique de l’art contemporain. Il y a deux ans, il ouvrait Lune Rouge et Arts Projects Ibiza, une double galerie exposant en hiver les œuvres lui appartenant et développant en été des projets avec certains artistes de sa collection.

Le pouvoir des mots

Après Murakami pour la première édition, c’est donc Jenny Holzer qui a conçu un projet spécifique pour ces espaces de la zone industrielle d’Ibiza comme on en trouve dans toutes les capitales de l’art. «Nous laissons l’artiste invité décider du rythme et du contenu de son projet, explique Heather Harmon, directrice de Lune Rouge. Jenny Holzer est venue l’été dernier et nous avons travaillé pendant presque un an. Elle voulait vraiment interagir avec l’environnement et expérimenter les matériaux qu’elle confronterait à l’espace.»

L’artiste, appartenant à cette «Picture Generation» américaine de la fin des années 70, sublime le langage en utilisant le pouvoir visuel des mots pour renforcer leur message. Pour cette exposition, elle a revisité les occurrences les plus iconiques de son œuvre qui aborde avec force, mais aussi avec une forme de naïveté brute, la violence de notre société.

Les deux espaces mettent en scène ses fameux LED, pièces de lettres lumineuses défilant sur des écrans tout en longueur, dont l’échelle et les couleurs exploitent l’architecture du lieu, mais aussi les fameux bancs de pierres incrustés de poèmes ou d’aphorismes qu’elle réalise depuis quarante ans. A Lune Rouge, il y en a ainsi une série, arrangés avec régularité, la minéralité de la matière et leur multiplication conférant à l’ensemble l’apparence d’un petit cimetière.

Gravés, tels des tombeaux, ceux-ci reprennent les Truismes de sa première œuvre publique en 1977. Enonçant donc des vérités qui semblent absolues, comme «Abuse of power comes as no surprise» pour finalement se contredire eux-mêmes – «Everyone’s work is equally important» et, plus loin, «Exceptional people deserve special concessions» – laissant ainsi le visiteur avec son trouble.

Bras robotiques

Ces maximes, que Jenny Holzer répète depuis tant d’années, sont pourtant cette fois-ci l’objet d’une nouvelle expérimentation, avec un matériau qu’elle n’a jamais utilisé auparavant, des pierres plus riches que le granit ou le marbre qu’elle utilise d’habitude. C’est de l’Azul Bahia du Brésil, de la labradorite de Madagascar ou de la sodalite, pierre des poètes et de la vérité, enveloppant les messages de leurs textures et de leurs couleurs.

Ce sont en revanche deux bancs de marbre de Carrare qui, dans l’angle de la pièce, composent Arno Pair, véritable mémorial cette fois-ci à l’amour perdu. Lui faisant face dans l’angle opposé, comme en écho, l’une de ses célèbres sculptures en LED, en forme de croix, fait défiler ses aphorismes dans une composition complexe.

C’est dans le deuxième espace que le visiteur découvre le monumental Sworn Statement, installation animatronique, immense bras de robot plongeant du plafond qui avale le regard avec sa colonne de lettres lumineuses, avant de se mettre bruyamment en mouvement. L’angoisse est encore amplifiée par le contenu du message. Ici, Jenny Holzer a travaillé sur des documents nettoyés par le gouvernement américain, histoire de ne rien dévoiler d’informations classifiées.

Phrases incomplètes mais percutantes, issues d’interrogatoires de soldats accusés d’avoir commis les crimes d’Abu Ghraib, les mots caviardés sont ici mis en lumière, remplacés par les XXXXX de la censure. Le dispositif très physique rend le texte presque vivant, le défilé des lettres au rythme de la parole fait le lien entre le mot écrit et le mot prononcé. Impression hypnotique renforcée par les vingt demi-cercles de LED installés en hauteur au deuxième plan, sur lesquels les diodes multicolores semblent faire couler les mêmes assemblages de lettres.

Poèmes en bloc

La puissance du travail de l’artiste new-yorkaise se déploie avec une force différente dans le troisième volet de l’exposition où les œuvres s’ancrent littéralement dans le site. Holzer a passé ici plusieurs semaines l’hiver dernier à réaliser cette installation en 13 pièces. Elle a exploré les carrières historiques, observé les anciennes «fincas», bref elle a cherché partout sur l’île des blocs de pierre aux formes sculpturales. Lesquels ont ensuite été excavés et chacun associé à un poème.

Des ouvriers locaux ont patiemment creusé dans la matière des phrases d’Apollinaire, de D.H. Lawrence, de Hilda Doolittle, d’Octavio Paz et d’autres auteurs, en français, en anglais, en espagnol, en portugais et même en catalan. Liant ainsi l’œuvre à l’histoire d’Ibiza dont la terre rouge et la roche font aussi la réputation de l’endroit.

Pour Guy Laliberté qui cherche à travers Lune Rouge à réaliser des projets in situ, l’objectif est donc atteint. Les pierres de Jenny Holzer désormais installées sur la propriété du milliardaire épousent parfaitement la géographie du lieu. Leur signification diffère selon qu’elles se cachent dans la pinède, loin des regards, ou que, face à la Méditerranée, elles contemplent le paysage, mariées à l’horizon.

L’installation appartient pour l’heure à la partie de l’exposition qui se visite sur rendez-vous, l’autre étant accessible du mardi au samedi. En attendant l’ouverture officielle au grand public l’an prochain de ce formidable parc de sculptures ibicenco où se côtoient des sculptures d’Ugo Rondinone, d’Ai Weiwei et de Giuseppe Penone.


«Are You Alive?», jusqu’au 21 décembre, Lune Rouge et Art Projects Ibiza.

Infos sur www.lunerougeibiza.org et www.artprojectsibiza.com

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