Picasso a introduit des mots dans sa peinture dès la période cubiste. Le «JOU» de «journal» dans Nature morte à la chaise cannée de 1912; encore «JOU» et «Notre avenir est dans l’air» dans Les Coquilles Saint-Jacques de 1912, exposé jusqu’au 30 janvier au Kunsthaus de Zurich; et un peu plus tard ce «JOLIE» qui désigne Eva Gouel, sa compagne de l’époque, décédée en 1915. C’était un lecteur un peu dispersé mais constant, comme en témoignent ses amis. Il a fréquenté de nombreux écrivains. Il a illustré des livres et des poèmes avec des séries d’estampes mémorables, comme celles du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac.

L’illustration d’un texte et l’usage des mots dans la peinture cubiste diffèrent cependant de ce que va faire Picasso quand il se mettra à écrire. Dans ses tableaux, Picasso se sert des mots comme objets visuels et comme signes destinés à faire surgir une image dans l’image par une autre voie que la figuration. Il montre ainsi que la représentation picturale ne transcrit pas sur la toile une miniature du monde réel mais qu’elle constitue un langage. Les mots de la peinture cubiste ont un effet analogue à celui des choses figurées.

A partir de 1935, Picasso se livre à une autre expérience, et même à une expérience inverse. La masse principale est celle de ses textes sur les feuilles de papier; l’attention se porte sur la lecture de la succession des mots et des phrases. Mais, on peut l’observer grâce aux versions successives qu’il a conservées comme on conserve les états successifs d’une gravure, il remplace la ponctuation par une mise en espace qui fait partie du processus de création. Il introduit dans la lecture un aller et retour entre la vision globale de la page et le cours du texte même quand il tape à la machine, puisqu’il répartit encore les mots selon une logique spatiale.

Que se serait-il passé s’il avait édité ses poèmes de son vivant? Aurait-il accepté de n’en livrer que la version finale en caractères d’imprimerie quitte à en supprimer la calligraphie, la relation avec les dessins marginaux, avec les ratures et les signes appuyés qui rythment les pages manuscrites? C’est peut-être ce dilemme qui l’a retenu face aux propositions des éditeurs. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui qu’il soit publié avec la neutralité de l’imprimé, comme un poète n’ayant recours qu’à la typographie. Impossible d’oublier le peintre sous les mots de sa poésie.