Nombreux sont les personnages de Jens Christian Grøndahl qui, lançant un regard en arrière, réalisent que la matière de leur existence est faite de sentiments, bien plus que d’événements. Dans ses livres qui embrassent des vies entières, l’auteur danois fait ainsi la part belle aux impressions: il les laisse infuser puis noue le propos sensible à un complexe réseau de relations humaines. Quelle n’est pas ma joie, paru en février dans sa traduction française, réunit et concentre ces qualités narratives en 160 pages. Au centre du texte, comme souvent chez l’écrivain né en 1959, le couple, ses équilibres temporaires et ses incertitudes; ses non-dits, ses secrets.

La vie d’une autre

Car Quelle n’est pas ma joie se révèle être le récit de la culpabilité d’Ellinor, la narratrice. Elle reconnaît avoir vécu la vie d’une autre, celle de son amie Anna, décédée dans un accident de ski dans les Dolomites dans les années 1960. Anna skiait ce jour-là avec Henning, le mari d’Ellinor. Il sera, lui aussi, emporté par l’avalanche. A désormais 70 ans et au lendemain de la mort de Georg, le veuf d’Anna avec qui Ellinor a poursuivi sa vie, la narratrice adresse à son amie une lettre, comme un appel: «Cela fait presque quarante ans que je pense à toi, Anna. Tu t’es arrêtée là, tu n’as pas pris un jour de plus, écrit-elle. Tu es restée à la traîne. Mais j’ai eu immédiatement la bouche sèche, déjà coupable, avant même qu’on m’accuse de quoi que ce soit.»

Ce malaise s’est fait jour dès lors que, à la suite du drame, la narratrice a emménagé dans la maison d’Anna et pris en charge l’éducation des jumeaux que son amie avait eus avec Georg. Une honte qu’alimente également la révélation, peu avant la mort de Henning et d’Anna, que ces derniers vivaient une aventure. Georg et Ellinor parleront peu de cette blessure, ne sachant pas dans quelle mesure il leur est possible d’honorer la mémoire de disparus infidèles. Ainsi le couple de survivants entre-t-il dans une vie commune dont la tendresse grandissante se fonde aussi sur le terrain glissant d’une jalousie croisée et du refoulement.

Récit des origines

«J’ai pris la place que tu avais laissée. J’ai repris ta vie, Anna, tout comme j’avais jadis récupéré ta robe de mariée», reconnaît à présent Ellinor. Triste revanche, ou signe d’admiration au-delà de la mort? Or, à présent qu’Ellinor se retrouve veuve pour la seconde fois, elle réalise que le charme est rompu: la voilà contrainte de reprendre le cours de sa propre existence, abandonnée quarante ans plus tôt. Et pour cause: ses plus proches parents sont désormais les fils adultes d’Anna et de Georg, avec qui elle entretient des relations houleuses. Aussi prend-elle ses distances avec cette famille d’emprunt pour renouer avec ses origines. Ellinor, qui a toujours été «une de ces filles qui ne se démarquent pas», décide soudainement de vendre la grande maison de Georg dans la banlieue chic de Copenhague pour emménager à Vesterbro, le quartier populaire du centre-ville où elle a passé son enfance.

Transmission

C’est dans cet interstice, celui du second deuil, celui de la solitude qui pourrait céder le pas aux regrets, que se déploie l’écriture de Grøndahl. Car l’auteur ne se contente pas d’évoquer l’instant de la rupture: il s’agit aussi de dévoiler sur quel souvenir s’appuient les émotions et, de là, raconter les réactions que celles-ci ont pu engendrer. Cette fine mécanique sentimentale régit la lettre qu’adresse Ellinor à son amie, dans une apostrophe «à la fois totalement absurde et parfaitement sensée».

Sensée, car rien ne saurait exister sans le verbe, suggère Grøndahl entre les lignes: les actions sont les subordonnés d’une parole toute-puissante. Les mots, au contraire des choses, au contraire des événements, «s’adressent toujours à quelqu’un», explique Ellinor à Anna. «On a le droit de s’en saisir à condition de les retransmettre tout de suite. On ne peut pas les garder pour soi, sinon, là, ils sont insignifiants.» Cette nécessité du partage est l’un des refrains de Jens Christen Grøndahl – on le retrouvait également dans Les Portes de fer, il y a deux ans. Un livre après l’autre, l’auteur danois contribue ainsi à narrer le grand récit des jours, fait d’aventures aussi minuscules que majestueuses.

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Jens Christian Grøndahl, «Quelle n’est pas ma joie», traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, 160 p.