Chaque mouche a été minutieusement épinglée. 3000 spécimens de la taille d’un bourdon à celle d’un moucheron. Bernhard Merz en attrape une de son tiroir et la dépose sous les yeux de sa binoculaire. «Regardez ses ailes, comme elles sont magnifiques!» souffle le biologiste. La loupe révèle de fines ailes translucides, tachetées de brun. Des yeux globuleux et quelques poils noirs, drus.

Dans son appartement à Bernex (GE), Bernhard Merz, 49 ans, a dédié son bureau à l’observation de ces diptères (insectes à deux ailes). Il y conserve une partie de sa collection, ainsi qu’un grand filet à papillons à côté de ses livres scientifiques. Il le saisit et mime le mouvement de la faux: «Je les attrape ainsi, en balayant les prés. Puis je les place au congélateur pour abréger leurs souffrances avant de les observer», explique-t-il.

Conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève, il a étudié près de 100 000 spécimens de mouches. Il est l’un des spécialistes mondiaux des familles Tephritidae, Pallopteridae et Lauxaniidae. Il a publié un livre sur les Tephritidae d’Europe centrale et édité la Liste annotée des Diptères de Suisse. Il a dessiné la plupart de ses observations, à l’encre de Chine, pour illustrer ses publications. Y compris leurs organes génitaux pour mieux les identifier.

«Avez-vous déjà remarqué que sur les sommets des montagnes, il y a toujours des nuages de mouches? C’est la discothèque des Sarcophaga. Les mâles montent au plus haut point de l’horizon pour trouver des femelles. C’est leur lieu de rencontre et ils vont se jeter sur tout ce qui ressemble au sexe opposé.» Avec Bernhard Merz, chaque espèce de mouche révèle une anecdote, un trésor. Et elles sont nombreuses: plus de 1900 rien qu’à Genève. «Entre chacune d’elles, il y a autant de différences qu’entre un tigre et un éléphant. On ne se rend pas compte!» regrette le biologiste.

Certaines mouches vivent plusieurs années, d’autres quelques heures – sans estomac ni intestin, après s’être gavées d’araignées et de fourmis, à l’état d’asticots. Il en existe sans ailes ni yeux, comme celles qui vivent dans les terriers de taupe, se nourrissant de leurs excréments. Les mouches et leurs larves peuvent être saprophages, carnivores ou phytophages: elles réduisent les matières en décomposition, détruisent des parasites ou limitent des espèces végétales envahissantes. «Sans les mouches, il s’entasserait des mètres de cadavres sur terre. Elles font un travail d’éboueur inestimable!» souligne le scientifique. «Quand on a importé le chardon aux Etats-Unis, il s’y est développé sans limites, sans prédateur, détruisant des hectares de prairies. On s’est rendu compte alors qu’une mouche en Europe contenait son expansion», rappelle le spécialiste, intarissable.

D’où lui vient cette passion pour un animal qui répugne habituellement? Botaniste de formation, il s’est d’abord intéressé aux prairies menacées, dans le cadre de son travail de diplôme à l’EPFZ. «Mais les opportunités sont réduites pour poursuivre la recherche dans ce domaine. C’est toujours difficile de trouver des fonds.» Il apprend alors qu’un professeur spécialisé dans les insectes recherche un assistant. Une opportunité. Bernhard Merz commence à étudier la famille des Tephritidae (mouches des fruits) et la passion le pique. Une passion qui lui permet d’allier ses deux domaines de compétence: les plantes et les diptères. «Chaque mouche a son habitat, ses plantes de prédilection – les artichauts, les chardons, les dents-de-lion, les cerises… ce sont de vrais botanistes!»

Le Bâlois a parcouru toutes les prairies de la région, mais aussi les quatre coins du monde, en quête de diptères. «Je n’ai ni télévision, ni voiture… tout mon argent est passé dans ces voyages», raconte le scientifique, dont le logis n’est pas même connecté à Internet. Du Kirghizistan au Kenya en passant par le Mexique et la Thaïlande, le biologiste a balayé son filet dans les près et il a déniché des milliers de larves. Il a découvert des espèces inconnues, dont la minuscule mouche genevoise Speccafrons genavensis. Plus de 20 espèces ou genres de mouches portent d’ailleurs son nom, comme la Hilara merzi ou la Merzomyia. Des noms donnés par des collègues, qui lui ont rendu hommage. «On ne trouve jamais d’idées de noms», lâche-t-il en riant.

Bernhard Merz, atteint de la sclérose en plaques, ne court plus les prairies, mais continue d’observer ses anciennes prises au microscope, pour les identifier et les nommer. Il s’est pris aussi d’une seconde passion: le thé. Il achète des saveurs, comme des grands crus. Connaît tous les rites et les traditions orientales, qu’il détaille en dégustant son Oolong. «J’ai chauffé l’eau à 90° précisément», pour préserver l’arôme des feuilles, explique-t-il. Intarissable. Et fidèle à sa rigueur scientifique .

«Sans les mouches et leurs asticots, il s’entasserait des mètres de cadavres sur terre»